À voir: The Wrong (again). New Digital Art Biennale

Un survol de l'état actuel de la biennale en ligne
Auteur·e·s: 

Capture d'écran de la page principale de The Wrong (again), source: http://thewrong.org/ (10 novembre 2015)

Aussi chargé, diversifié et exubérant que le Web lui-même, la deuxième édition de la biennale internationale d'art numérique en ligne, The Wrong (again), s'offre aux internautes pendant 90 jours. Trois fois plus importante que sa première itération en 2013, le projet rallie 90 commissaires et 900 participant.es/artistes à travers le monde. Cinquante-quatre pavillons virtuels, soit des sites Web commissariés rattachés au site principal de The Wrong, sont disponibles ou en voie d'être mis en ligne en date de la rédaction de cet article.

«Most comprehensive digital art biennale today»

Le fondateur et organisateur de The Wrong, David Quiles Guillo, en entrevue avec Paddy Johnson de Art F City, présente ainsi son projet novateur qu'il qualifie de contre-élitiste:

«We’re going to find a lot of variety….there are a lot of beginners mixed with very experienced artists. What I like is that they are all together in the same place. I don’t want to do a biennale for elites. It’s a lot of levels and this is what I think a good art event should be. And it’s access free.» (http://artfcity.com/2015/10/29/launching-the-largest-digital-biennale-in-the-world-on-shoestring-budget-an-interview-with-david-quiles-guillo/)

La pléthore qui caractérise le projet The Wrong prend la forme d'une plateforme tout de même visuellement épurée - textes sur fond blanc - présentant une description de chaque pavillon et ambassade ainsi que leurs liens respectifs. Les organisateurs ont voulu une plus grande clarté pour les internautes dans cette deuxième édition. Le site propose une visite guidée commissariée de 5 minutes différente à chaque lundi, disponible sous l'onglet «Tour». World Wide Tours est un outil spécialement créé pour cette édition en collaboration avec Nimrod Vardi d'Arebyte. Les dates de la visite hebdomadaire sont affichées sous l'onglet, créant un momentum semblable à ce que nous pourrions retrouver dans une exposition ou une biennale internationale traditionnelle. En outre, un autre moyen de structuration a été d'apposer des tags, ou des taxonomies, sur les entrées du site. Ainsi, nous pouvons choisir de restreindre les informations recensées sous «pavillion», «ongoing», «embassy», «video» ou «image», pour n'en nommer que quelques-uns. Dans un souci d'accessibilité, chaque entrée du site, qu'il s'agisse d'un pavillon ou d'une vidéo, est accompagnée d'un texte descriptif. On peut lire dans la description de la biennale sous l'onglet «The Wrong (again)»: «The Wrong is the largest and most comprehensive digital art biennale today». Il reste à déterminer si la biennale est à la hauteur de ce que proclame Guillo dans l'introduction du projet, mais soulignons tout de même le tour de force de l'organisation qui réussit à unir autant d'artistes et de commissaires internationaux au même endroit et ce, gratuitement pour les visiteurs.

Par où commencer

Face à la page d'ouverture du site, et ce, malgré plusieurs outils mis à la disposition de l'utilisateur, le sentiment d'être face à un labyrinthe demeure. Par où commencer? C'est pour répondre à cette question que nous partageons ici quelques-unes de nos impressions et de nos coups de coeur afin d'offrir des clés de navigation pour cette biennale imposante.

  1. Un panorama des possibilités pour le commissariat en ligne

Navigation filmée du pavillon Equalizer commissarié par Marios Athanasiou et conçu par Lawrence Lek, source: http://equalizer.space/ (11 novembre 2015)

L'une des grandes forces de The Wrong est d'offrir un panorama des possibilités - autant visuelles, structurelles que théoriques - du commissariat d'expositions virtuelles. À travers la cinquantaine de pavillons de The Wrong, nous constatons autant de manières différentes de présenter des expositions sur le Web. L'un des pavillons phares est Equalizer, explorant les relations entre l'architecture et l'art sonore. Le pavillon a été conçu par l'artiste Lawrence Lek à l'aide d'un logiciel de jeux vidéo 3D. Le visiteur virtuel doit télécharger le logiciel afin de vivre l'expérience immersive de l'exposition, qui le transpose à l'écran et le fait tourner autour de la structure architecturale.

Capture d'écran du pavillon Internet Art Gallery commissarié par Amy Smith, Unmaru Un & Soo Hye Baik, source: http://newhive.com/crazymultiply/homepage?q=@crazymultiply%20%23newmedia (11 novembre 2015)

Capture d'écran de l'oeuvre de Hannah Siegdfried, Cyber Sprice, faisant partie du pavillon Internet Art Gallery, source: http://newhive.com/crazymultiply/hannah-siegfried-cyber-spice?q=%40crazymultiply+%23newmedia (11 novembre 2015)

Dans un tout autre registre, le pavillon Internet Art Gallery, commissarié par Amy Smith, Unmaru Un & Soo Hye Baik et hébergé sur NewHive, adopte une esthétique numérique vintage1 tout en faisant référence de manière parodique à la forme traditionnelle des expositions par ses cadres ornementés et ses cartels. Le propos des commissaires est de faire référence aux années 1990 et à la frénésie de l'époque en regard de cette nouvelle culture du Web. Le recul d'aujourd'hui suggère-t-il un certain cynisme envers les débuts d'Internet? Les artistes présentés sont connus du monde des blogues et de Tumblr (Molly Soda, Hannah Siegdfried, par exemple), ayant recours au collage d'éléments de la culture populaire, à l'autoreprésentation et aux GIFs, montrant tout un pan de l'art hypermédiatique qui gagne en popularité.

Navigation filmée du pavillon Code Nebula commissarié par Enrique Salmoiraghi, source: http://www.code-nebula.com/codenebula.html (11 novembre 2015)

Une autre exposition à souligner pour sa plateforme est Code Nebula. L'interface interactive qui réagit par capteur de position de la souris de l'internaute devient une oeuvre en soi. Chaque projet de l'exposition entre en relation dans cet espace galactique dénué de linéarité. La cohésion entre les oeuvres est surprenante, toutes se ralliant à merveille au thème du code et des systèmes de programmation. David Bianco signe la conception du site et Alexandre Le Guillou est responsable de l'animation de la page d'accueil où l'on voit le titre s'animer.

    2. Représentation canadienne: 100percentreal (Toronto) et The Others par le montréalais Benoit Palop

Capture d'écran du pavillon 100percentreal, commissarié par Adrienne Crossman, source: http://onehundredpercentreal.net/index.html (11 novembre 2015)

Pour les internautes en quête de découverte d'artistes émergents canadiens, 100percentreal, commissarié par Adrienne Crossman, présente le travail de quatre artistes basé.e.s à Toronto travaillant avec les composantes du Web. L'exposition s'étale en deux volets - l'un est présenté dans les locaux de Xpace Cultural Centre à Toronto et l'autre est l'exposition virtuelle accessible à cette adresse http://onehundredpercentreal.net/ - de sorte que les artistes participant.e.s jouent sur la relation entre le monde physique et le virtuel. Le projet Luxury International Catalogue FW2014 de Cat Bluemke est une belle découverte. Étudiant les notions de l'archive, de l'auctorialité, de l'économie et du culte de la célébrité, pour ne nommer que certains thèmes abordés, Bluemke partage sa critique du système de l'art sous forme d'entrées de blogue. L'alliage textes et images est particulièrement intéressant, car si l'artiste adopte une esthétique de l'emprunt des codes de la culture populaire - fréquemment utilisée chez les artistes du Web -, c'est d'un oeil ironique qu'elle l'aborde.

Capture d'écran du pavillon The Others, commissarié par Benoit Palop, source: http://t-h-e-o-t-h-e-r-s.com/ (12 novembre 2015)

«Filled with videos, GIFs, web pages and other digital delights, this experiment allows a wide-range of practice-based as well as aesthetic-focused new media artists to generate an eye-catching, eclectic, and speculative "internet" that questions the way we dig in and how we navigate» (tiré de la description sur le site thewrong.org).

Commissarié par le montréalais Benoit Palop et présentant le travail de plusieurs artistes de la métropole (Sabrina Ratté, Tristan Stevens, Mégane Voghell), The Others se présente comme une incursion dans l'absurdité du Web. L'internaute explore cet univers chargé à l'aide de son curseur en cornet de crème glacée, rencontrant des Miley Cyrus et des Drake sur le passage. Plus l'internaute avance dans le parcours, plus des éléments visuels kitsch s'accumulent à l'écran, obstruant souvent la vue d'une oeuvre ou d'un texte. Les contributions théoriques et/ou les projets textuels de Rich Oglesby, Nora O’Murchu, Sharsten Plenge, Daniel Rourke et Zoë Salditch rappellent toutefois que ce site en apparence risible a dans les faits été amplement réfléchi.

   3. Pavillon à ne pas manquer: Ways of Something par Lorna Mills

Navigation filmée de Ways of Something par Lorna Mills, source: http://thewrong.org/Ways-of-Something (12 novembre 2015)
 
L'artiste torontoise Lorna Mills caractérisée de «subversive» par la revue Canadian Art est à l'origine de cette oeuvre collaborative impliquant plus d'une centaine d'artistes. Le propos de Ways of Something est de procéder au «remake» du documentaire de la BBC Ways of Seeing (1972) du théoricien de l'art John Berger. Le documentaire est re-créé à l'aide d'une multitude de vidéos d'une minute par artiste participant.e en remplacement du visuel original, tout en maintenant l'audio de 1972. L'internaute voit ainsi plusieurs esthétiques propres aux artistes, allant du rendu 3D aux GIFs en passant par des performances webcam. En entrevue avec le blogue ANIMAL, Mills explique:
 
«I encouraged the artists to update or contradict the material. If we erred, I wanted to err on the side of exuberance, and if it ended up a total clusterfuck, I’d be delighted with that too» (http://animalnewyork.com/2014/ways-something-58-web-based-artists-remake-historic-art-documentary-1-minute-time/)2.
 
Mills et les artistes invité.e.s réussissent ainsi une actualisation et une relecture postcoloniale et féministe du contenu original tout en interrogeant le statut de l'art à l'ère d'Internet. N'existant pas de site Web spécifique hébergeant le projet, The Wrong présente les deux premiers épisodes de l'oeuvre. Une page Facebook de Ways of Something est aussi disponible avec plusieurs photos et actualités sur le processus du projet.
 
Une étude critique à venir
 
Avec des pavillons virtuels qui s'ajoutent chaque jour et des événements physiques qui se déroulent partout dans le monde, il reste encore abondamment de choses à explorer et à retirer de cette biennale en ligne. Peut-être devrions-nous nous pencher dans un prochain article, maintenant que tout le monde constate l'aspect novateur de cette biennale, sur les points forts, mais aussi les points faibles afin d'en tirer des leçons pour le futur des expositions en ligne à grand déploiement.

La biennale est disponible en ligne à cette adresse http://thewrong.org/ du 1er novembre 2015 au 31 janvier 2016.

Pour citer
Tronca, Lisa. 16 novembre 2015. « À voir: The Wrong (again). New Digital Art Biennale ». Dans les Délinéaires du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/delineaires/voir-wrong-again-new-digital-art-biennale>. Consulté le 17 octobre 2017.