(un)continuity: ELO 2020 Virtual Exhibition

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À l’ère sans précédent de la COVID-19, l’Electronic Literature Organization a pris la décision de rendre entièrement disponible en ligne le colloque ELO 2020.

Cette décision a impliqué l’intégration de toutes les activités du colloque, autant scientifiques que sociales et artistiques, sur diverses plateformes Web. La présentation des œuvres artistiques soumises à la communauté ELO a aussi été retravaillée, exigeant cette fois-ci le montage d’une exposition artistique entièrement en ligne. ELO a fait face à de nombreux défis de présentation d’œuvres non-Web, tels que les problèmes de fonctionnalité tactile, d’équipement physique ou d'interventions qui demandait la présence d’un.e intervenant.e. En abandonnant la salle d’exposition réelle, des remédiatisations d’œuvres non-Web se sont trouvées exposées les unes aux côtes des autres. Ainsi, le thème du colloque, (un)continuity (la «non-continuité» [sic] en français), est réapparu de façon inattendue au sein de l’exposition.

Sur la page d’accueil du site Web de l’exposition virtuelle, l’organisation graphique des œuvres génère un effet de kaléidoscope provoqué par la mise en page, qui produit un défilement de vignettes cliquables menant à des pages pour chaque œuvre. Cet effet kaléidoscopique est dédoublé lorsque l’écran bascule entre des vidéos réalisées aux quatre coins du monde, dans d’autres lieux physiques d'exposition, et des œuvres carrément conçues pour le contexte d'Internet. Les conditions de la pandémie ont empêché l’uniformisation de ces navigations et médiations, faisant de l’exposition un témoin et un artefact de la pratique artistique qui se déroule et se reconfigure sans arrêt.

Les 57 œuvres sont triées dans neuf catégories (Réalité mixte, Réalité virtuelle, Jeux, Poésie, Audio, Vidéo, Animation, Réseaux sociaux, Interactivité), dans lesquelles figurent des artistes notables tels que John F. Barber, Serge Bouchardon, Emily Carr, Alan Bigelow et Amira Hanafi.

The Data Souls de David Thomas Henry Wright mène l’internaute au cœur d’un voyage dans le temps; dans un avenir lointain, après une cyber guerre ayant détruit la civilisation telle que nous la connaissons, des anthropologues découvrent six dispositifs de mémoire numérique. Chaque dispositif, ou «âme», propose une perspective sur les enjeux de notre histoire interrompue à travers des textes progressivement altérés et parfois, en fin de compte, illisibles. À la suite de son expérience, l'internaute peut télécharger des «artefacts» en modèle 3D.

The Data Souls remet en question le rôle de la mémoire et, plus précisément, de la mémoire comme dispositif servant de témoin pour les générations futures. L'œuvre questionne le rôle des objets en tant que porteurs de mémoire, ainsi que les limites de la mémoire humaine, qui empêche la rétention des textes avant que ceux-ci ne se transforment et ne se déforment grâce au dynamisme textuel de l’œuvre.

Tout en examinant la discontinuité, (un)continuity remet également en question la notion de continuité, c’est-à-dire les frontières (in)existantes entre la littérature et l’art. En guise d’exemple, Living Pages de Maxime Coton crée l’expérience d’un plongeon dans un livre, effaçant les barrières entre le monde du lecteur et celui du récit et du livre objet (ou numérique), sinon entre la parole et le texte écrit. Dans le même ordre d’idée, Babble Wall d’Amay Kataria se nourrit du discours de l’internaute puisque sa voix est perçue par une intelligence artificielle qui crée, par la suite, un collage de mèmes numériques grâce aux mots clés énoncés par l’internaute. Le discours n’est ni interrompu, ni alimenté, puisqu’il ne s’agit pas d’une conversation. Pourtant, il est présenté de manière à élargir nos conceptions de ce qu'est une interaction verbale entre des locutrices.teurs.

Parmi les œuvres de la catégorie «Réalité Mixte» se trouve (un)written de Rachel Donley, qui se penche sur le récit inhérent à une séance de Tarot. Cette œuvre non-Web est présentée en vidéo: un.e interactrice.teur tire des cartes de Tarot. Alors qu’une carte est exposée au dispositif de réalité augmentée, elle révèle un mot tiré au hasard à partir d’un lexique unique à chaque carte. Les mots ne s’affichent que temporairement, et ce uniquement en projection. C’est l’intervenant.e qui doit ensuite transcrire les mots, puis inventer les morceaux de phrase qui les enchaînent, sur le papier. L’acte d’écriture est donc interrompu tout en étant encouragé par les suggestions de texte.

Dans Retelling The Tell-tale Heart de Kenton T. Howard (une adaptation de la nouvelle The Tell-Tale Heart d’Edgar Allan Poe) se manifeste une remédiatisation en tant qu’interruption. Comme la nouvelle est composée à la première personne, l’intervenant.e devient le protagoniste de l’installation. L’intervenant.e répond à des questions en touchant des objets clés du récit, activant des senseurs qui servent de touches de clavier (ou de souris) afin de progresser dans le récit. Alors que (un)written est, elle aussi, présentée sous forme de vidéo animée par l’artiste, Donley met l’emphase sur la création d’un nouveau récit, de nouveaux morceaux poétiques, inspirés de l’échange humain-machine. Retelling The Tell-tale Heart part d’un récit déjà très connu, ce qui garantit certaines attentes de la part de l'intervenant.e. Pour combler l’écart entre la présentation vidéo et l'expérience de l'installation, l’artiste expose également une version textuelle avec laquelle l'internaute peut interagir directement.

L’exposition (un)continuity réalise donc un panorama des pratiques de l’art littéraire numérique ainsi que l’adaptabilité de l'acte de partage au sein de cette communauté. Le titre-même renvoie à la discordance: «incontinuity» étant le mot correct, «uncontinuity» avec son préfixe de négation mal approprié, crée une disjonction, tout en assurant le sens du terme. «(Un)continuity» met ainsi avant tout l'accent sur le thème de l’interruption, de la perturbation, de l’entrecoupé. Dans une année où l'interruption de nos modes de vie habituels est affaire courante, les nouvelles perspectives sur les enjeux du numérique dans tous les domaines, y compris l’art et la littérature, font réfléchir et découvrir en continu.

Pour citer
Martin, Alexandra. 15 septembre 2020. « (un)continuity: ELO 2020 Virtual Exhibition ». Dans les Délinéaires du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/delineaires/uncontinuity-elo-2020-virtual-exhibition>. Consulté le 19 juin 2021.