Pokémon Go: rumeurs alarmistes, risques réels et enjeux d’étanchéité

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Thérapie, piège, logiciel espion, décidément les mots utilisés pour discuter de l’application Pokémon Go évoquent des images aussi créatives que le jeu lui-même. Quelles sont les règles du jeu? D'abord, il faut créer un avatar et le nommer, celui-ci se déplacera sur une carte des rues environnantes en respectant les coordonnées transmises par le GPS du téléphone. Ensuite, quand le personnage croise un pokémon, le téléphone passe en mode caméra et affiche un monstre en réalité augmentée, lequel on peut capturer. À ces mécanismes sont ajoutées d'autres fonctionnalités comme les compétitions entre joueurs en arènes éparpillées sur la carte, suite à quoi le gagnant peut y planter son drapeau virtuel.

Ce bijou de l’entreprise Niantic est loin de laisser les gens indifférents: depuis son lancement aux États-Unis le 6 juillet, l’application a été plus installée sur Android que la populaire application de rencontres Tinder, et est utilisée en moyenne 43 minutes par jour (contre 25 minutes par jour pour Instagram et 22 minutes pour Snapchat). Cerise sur le gâteau, l’action de Nintendo a bondi de 59 % dans les quatre jours suivant le lancement. Le jeu n’est pas précisément innovateur, Clandestine Anomaly est un exemple d’application ralliant la réalité augmentée à la géolocalisation, mais l’empreinte Pokémon a décidément un potentiel rassembleur qui participe à ce succès. Des rumeurs et des inquiétudes chez certains membres de la base de joueurs viennent toutefois assombrir le portrait.

Un billet du blogueur Adam Reeve, ingénieur anciennement employé chez Tumblr, a suscité un vent de panique: on y lit que l’application représenterait un risque pour la sécurité informatique puisqu’elle demande aux joueurs de telles autorisations que Niantic pourrait accéder aux courriels, à l’agenda contenu sur les téléphones, en plus de pouvoir communiquer avec les contacts en revêtant l’identité des clients, par les effets d’une clause «d’accès complet au compte Google». On imagine très bien le sentiment de détresse chez des adeptes de Pokémon qui verraient leur droit à la confidentialité et l’intégrité de leur identité en ligne mis en péril par leur besoin d’évasion dans l’imaginaire. Heureusement, une enquête menée par le blogue technologique Guizmodo a révélé que les avertissements prodigués par Reeve étaient infondés et que le danger était improbable.

Un autre risque, plutôt irréfutable, a été soulevé par le blogueur Omari Akil dans son article au titre évocateur «Warning: Pokemon GO is a Death Sentence if you are a Black Man». Il soulève que dans un contexte de violence meurtrière des policiers à l’endroit des hommes noirs, ce n’est pas tout le monde qui peut se permettre de déambuler dans les endroits publics. Un passant rendu anxieux par le comportement éradique d'un joueur noir pourrait signaler celui-ci à la police. Ce jeu, dit-il, s’ajoute à la longue liste des activités que seules les personnes blanches peuvent faire avec enthousiasme sans avoir l’impression de mettre en péril leur vie. Même pour une fausse alerte, chaque intervention policière est une menace. Cette semaine a eu lieu une commémoration en l'honneur de Sandra Bland, une femme noire morte l'année dernière en détention, à la suite d'une altercation policière liée à une infraction mineure au code de la route.

Les discussions autour de Pokémon Go soulignent bien que le rapport exclusif de l’humain envers son gadget portable est beaucoup moins étanche qu’on pourrait le croire. Il y a la peur de l’hémorragie interne, avec les données personnelles qui s’écoulent silencieusement à mesure que la barre d’installation progresse. Il y a la peur de l’intrusion extérieure, avec le contexte de discrimination raciale et de violence policière qui ne disparaît pas pour autant qu’on soit en quête d’une souris électrique imaginaire campée au milieu d’un quartier embourgeoisé.

Quand on ajoute à tout cela les prétendues vertus psychologiques du jeu, qui ferait «jouer dehors» des gens autrement paralysés par la dépression et l’anxiété, on se retrouve au milieu de lourdes questions touchant au droit au divertissement et aux implications d’un contexte de discrimination qui refuse à des individus l’accès à ce droit. De bonnes questions à creuser en attendant le lancement officiel de la version canadienne de l’application.

Pour citer
Nadeau, Roxane. 13 juillet 2016. « Pokémon Go: rumeurs alarmistes, risques réels et enjeux d’étanchéité ». Dans les Délinéaires du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/delineaires/pokemon-go-rumeurs-alarmistes-risques-reels-et-enjeux-detancheite>. Consulté le 19 octobre 2017.