Noah ou l'homme connecté

Un court-métrage de Walter Woodman et Patrick Cederberg

Démarrage

Noah est un court-métrage réalisé par deux étudiants canadiens: Walter Woodman et Patrick Cederberg. Projeté lors de l'édition 2014 du Toronto International Film Festival (TIFF), il a reçu le prix du meilleur court-métrage canadien et a été vu plus de 650.000 fois lors de sa première publication sur Internet; après quoi il en a été retiré. Le scénario est basé sur le récit relativement commun d’une relation amoureuse sur le point de s’achever. Ainsi, c’est à travers l’écran de son ordinateur et de son iPhone que l’histoire de Noah Lennox, personnage principal du film éponyme, est mise en scène. Son périple numérique amoureux nous conduit au cœur de sa vie en ligne, de Facebook à Chatroulette en passant par YouPorn, Skype et autres plateformes numériques.

En visionnant ce court-métrage, ce sont surtout à nos écrans que nous pensons, à ces onglets ouverts sur lesquels nous naviguons vers une impossible, mais si proche simultanéité. Nos mouvements sont ceux de Noah, passant de Facebook à la vidéo, interrompant la musique sur YouTube ou iTunes pour ensuite y revenir. Nous nous reconnaissons dans le protagoniste du court-métrage, dans ses habitudes, ses déambulations sur le Web et ses comportements numériques. Sans être exactement les mêmes, ils nous sont indéniablement familiers.

Ce court-métrage n’est pas à proprement parler une œuvre hypermédiatique au sens où l'emploie le NT2 pour qualifier avant tout les œuvres interactives. En effet, le film, bien que diffusé originellement sur le Web, n'est pas interactif, mais il parle résolument de l'interactivité. De plus, il implique pour son récepteur ou sa réceptrice de poursuivre le visionnement du film par une navigation sur le Web afin d'obtenir de plus amples informations sur le personnage de Noah Lennox et de découvrir son statut fictionnel. Hormis les spectateurs du TIFF, la grande majorité des spectateurs du film l'ont découvert à travers leurs propres écrans d'ordinateur, impliquant de ce fait une mise en abyme écranique des plus significative. Tout comme Noah, notre découverte du film est le fruit d'une navigation en même temps qu'elle peut s'accompagner d'une autre navigation sur le Web; l’écoute du court-métrage pouvant alors être ponctuellement interrompue par les bruits communs de notifications, rappelant à notre mémoire que nous sommes tout aussi connectés que Noah.

Le film de Walter Woodman et de Patrick Cederberg nous offre, à travers le personnage de Noah Lennox, une représentation de l’individu connecté au sein de la société numérique contemporaine et soulève des interrogations d’ordre plus général sur ce qu'est l'identité numérique, ainsi que sur nos comportements face aux écrans.

Portrait de l'homme numérique en amateur d'interactions

Les réalisateurs de Noah ne se sont pas contentés de raconter la vie numérique d’un jeune homme, ils ont totalement mis en scène la promotion du court-métrage en faisant croire à l'existence réelle de Noah Lennox, jeune homme dont la vie privée aurait été dévoilée dans ce court-métrage diffusé au TIFF sans son accord. Dans l'optique de brouiller un peu plus avant les frontières de la fiction, ils ont ouvert un compte Twitter @NoahLLennox, où le protagoniste exprime à coup de gazouillis son mécontentement face à l'usurpation de sa vie privée, ainsi qu’un compte sur YouTube où il publie des vidéos. Les deux réalisateurs ont ainsi créé des effets d’actualisation, des traces réelles d’un personnage pourtant fictif.

Ce faux documentaire permet de reposer l’éternelle question de la frontière entre le réel et le virtuel au sens large, question que nous tenterons de resserrer autour du thème de l’identité. Notre but n’est pas de débattre sur les différentes acceptions des termes réel et virtuel, mais de rattacher ces notions à celle de l’identité. Sans simplifier l’aspect complexe des identités, qui sur la toile, peuvent être plurielles – identités à étages des plus inventées aux moins fictives –, nous en analyserons les masques et exhibitions, notamment au regard de l’intimité et de l’extimité dont Noah dresse le portrait à travers le caractère immersif voire intrusif du spectateur dans la sphère de sa vie en ligne.

Entre intimité et extimité

Les comportements de Noah ont touché les internautes qui ont visionné et partagé le court-métrage avec une force que le dispositif de captation de l’écran a contribué à construire. Le positionnement de la caméra en focalisation interne, passant par le regard mouvant de Noah sur son écran, installe efficacement le spectateur dans la peau du héros et, par conséquent, le confronte à ses propres réflexes de mise en ligne de soi. En apparence fruit d'une manipulation informatique simple, la publication d’un changement de statut relationnel sur le compte de sa future ex-petite amie a, pour Noah et pour la suite de la narration, des conséquences importantes. De ce curseur de la souris qui hésite et tournoie autour du bouton naît tout un récit. Ce léger mouvement constitue une véritable péripétie puisqu'il implique un certain suspens et permet de remettre en doute tour à tour le statut de la relation entre Noah et sa petite amie, et sa volonté de rendre ou non la nouvelle publique.

 

Cette tension de quelques secondes pourrait constituer une allégorie de notre rapport contemporain à l’intime dont l'essence se voit pervertie dès qu'il fait l'objet d'une exposition sur le Web. Les concepteurs de Facebook ont inclus le signalement des évolutions de nos statuts relationnels aux métadonnées sociales réclamées par la plateforme, s'ajoutant à la publication d'autres informations de natures diverses (âge, sexe, ville, études, goûts musicaux, cinématographiques, littéraires…). La publication ouverte de nos états, nos affects et nos envies est ainsi une fonctionnalité finement et abondamment exploitée par Facebook. Alors que la révélation publique était auparavant l’apanage de canaux dédiés (presse imprimée, livre, radio, télévision) ou du circuit informel et déformant de la rumeur, elle est désormais banale et quotidienne, fluidifiée par les services et outils numériques que sont les réseaux sociaux. Du fait de cette évolution d’ordre a priori technique s’est accentué un phénomène popularisé au début des années 2000, notamment par Serge Tisseron: celui d’extimité. Dérivé du terme «extime», lui-même apparut en 1928 pour désigner une approche littéraire ou journalistique par Alain Thibaudet dans la Nouvelle Revue Française, c’est d’abord Lacan qui lui donne son suffixe: il «l’avait proposé pour illustrer le fait que rien n’est jamais ni public ni intime, dans la logique de la figure mathématique appelée "bande de Moebius", pour laquelle [il] n’existe ni "dehors" ni "dedans"» (Tisseron, 2011: 84). Serge Tisseron s’en empare et lui donne une définition plus précise lorsqu’il publie en 2001 son essai sur la première émission de télé-réalité diffusée en France, Loft StoryL’intimité surexposée, différenciant le concept d’extimité de celui d’exhibitionnisme et l’inscrivant dans une dynamique de construction identitaire plus positive: «il est pour nous le processus par lequel des fragments du soi intime sont proposés au regard d’autrui afin d’être validés. Il ne s’agit donc pas d’exhibitionnisme. L’exhibitionniste est un cabotin répétitif qui se complaît dans un rituel figé. Au contraire, le désir d’extimité est inséparable du désir de se rencontrer soi-même à travers l’autre et d’une prise de risques.» (Ibid: 84-85). Une conceptualisation qui s’applique avec une acuité particulière aux pratiques émergentes sur le Web comme celle des blogues, des chats et des forums, mais aussi des réseaux sociaux. Le champ de la recherche sociologique s'est emparé de l’extimité comme outil d’analyse privilégié pour comprendre comment nos pratiques sur le Web influencent notre manière d'être soi et d'être au monde. Yann Leroux développe et étend la définition de l’extime en démontrant sa complexité: 

L’extimité n’est pas donc une simple mise “hors soi”. Ce n’est pas une simple expression. C’est une expression en attente de l’autre et qui ne trouve son plein sens que dans le poinçon que lui donne l’autre. Est extime ce qui est aux marches du Self. L’extime, ce sont ces comptoirs lointains dans lesquels nous faisons commerce avec ce qui est à nos frontières ; l’extime c’est ce qui est à l’horizon de moi-même. Ce qui de moi-même est in extremis. Il faut entendre ici extrême comme ce qui est démesuré, monstrueux au sens de cette chose qui se montre (monstrare) et qui nous averti (monstrum). C’est aussi ce qui est à l’extrémité de moi-même, et que je ne peux presque plus re-tenir… Mais c’est aussi ce qui vient à moi et que j’attrape au dernier moment. (Leroux, 2010)

Leroux souligne toute l’ambiguïté de notre rapport à l’extime, entre un précipice poussant au vertige face aux possibles numériques et un miroir sans tain où nous nous admirons tout en étant observé par autrui. 

Dans Noah, l’extimité finit par devenir aussi un objet d'exposition, puisqu'elle est au cœur du propos du film. Elle se dévoile à travers le personnage principal qui voit ses informations personnelles lui échapper, et ce de manière plus ou moins volontaire, plus ou moins assumée. Noah accuse les réalisateurs du documentaire d'avoir usurpé son identité, d'avoir divulgué son intimité sans son accord. Une accusation et une velléité de se protéger qui apparaît bien paradoxale de la part d'un individu qui publie chaque jour ses moindres faits et gestes sur Facebook et qui a lui aussi piraté le compte de sa petite amie afin de l'espionner, s'arrogant à son tour une identité. L'usurpation, mais aussi la dilution du moi s'exposent donc dans Noah, en même temps que leurs corolaires que sont la paranoïa et le voyeurisme.

Les interactions communautaires: des enclosures à la bulle

À cet effet, Noah exploite l’opposition de deux sites Web connaissant chacun une visibilité différente, des bassins d’utilisateurs inégaux et des dynamiques d’usage fondamentalement éloignées pour se construire en un diptyque dichotomique. Facebook, qui accueille désormais plus d’un milliard d’avatars, incarne le nouveau visage d’un Web devenu social. La plateforme est source d’espionnage et de malentendu pour notre anti-héro qui vit à travers elle le premier acte de sa tragédie sentimentale. Puis Chatroulette en sera l’antidote. Ce service de mise en relation anonyme permet à deux interlocuteurs de se rencontrer aléatoirement par l’entremise de leur webcam: un outil de distraction pour Noah qui y noie sa peine et fait se succéder les rencontres à usage unique. Amy, jeune fille qu’il croise quelques instants sur Chatroulette, verbalise et souligne ce schéma manichéen en pointant certains des mécanismes générés ou amplifiés par le site de Mark Zuckerberg, puis en idéalisant la pureté relationnelle des échanges sur Chatroulette. Cette opposition, en apparence naïve, n’est cependant pas si innocente qu’elle y paraît puisque nous pourrions y voir une dénonciation du système en silo, pour reprendre le terme d'Olivier Ertzscheid (2007), de Facebook, un site qui enferme ses usagers en son sein, en tentant de captiver leur attention, c'est-à-dire un système d’enclosure où l’utilisateur-internaute est asservi volontairement, aspiré par la verticalité centripète du réseau social.

 

Verticale dans son design: le site a évolué depuis ses débuts en 2005 (comme l’a efficacement synthétisé en quelques captures d’écran un diaporama du Nouvel Observateur) pour s’installer dans une architecture du scrolling, où les actualités, statuts, photographies de nos amis s’accumulent les uns sur les autres pour former un «mur», ancienne appellation de la page de profil d’un utilisateur. Maintenant nommé «journal», celui-ci a pourtant conservé la même construction fragile, soumise aux décisions d’une firme cherchant à maximiser ses sources de profit tout en donnant l’illusion à ses membres qu’ils contrôlent leurs données grâce à des paramétrages de sécurité faussement complexes. Comme le fait remarquer Hubert Guillaut sur le site d'InternetActu:

Pour Erin Egan, responsable de la protection des données de Facebook, la vie privée consiste à comprendre ce qui arrive à vos données et avoir la capacité de le contrôler. Mais pour Acquisti, le contrôle peut être un faux réconfort. (…) Acquisti a pris note du paradoxe : donner un contrôle fin aux gens a tendance à les conduire à partager une information plus sensible avec un public plus large et donc avoir un comportement plus risqué. Dit autrement, plus vous avez l’impression d’être en contrôle de vos données, moins vous avez tendance à être prudent (2013).

Centripète, Facebook tend, comme ses frères ennemis, à exercer une force d’attraction visant à centraliser une grande quantité de contenus afin d’être attrayante aux yeux des internautes et de justifier ses enclosures. Google n’a pas agit différemment, il est même le premier et le plus puissant de ces géants économiques à avoir su se rendre indispensable tout en analysant et utilisant les comportements de ses usagers pour personnaliser ses algorithmes et rendre plus pertinente ses ventes d’espaces publicitaires. Après avoir conditionné les habitu(de)s de recherches en ligne et s’être fait silo, Google cherche désormais à cibler de plus en plus ses contenus en guidant les réponses à nos requêtes grâce à ce qu’il sait de nous. Autant de données qu’il obtient en abondance grâce aux nombreux cookies que ses visiteurs téléchargent chaque jour, mais aussi grâce à tous les comptes auxquels nous avons souscrit sur ses différents services (YouTube, Gmail, Maps, Drive…). Apple et Amazon déclinent également le thème du silo dans les teintes du commerce en ligne, par la vente de machines et de leur contenu.

Chatroulette est-il une clé des champs numérique à ces jardins fermés? Il a pu l’être un moment, avant d’être rattrapé par l’appel de la monétisation. Pour discuter face à face avec des inconnus (ou s’exhiber, reprendre des tubes mondiaux, s’offrir le frisson contrôlé de l’inconnu), il faut aujourd’hui s’inscrire et payer une petite somme si l’on souhaite accéder à sa version Premium.

Le Web semble s'être partiellement poli par le consentement des foules à des services séduisants aux conditions générales d’utilisation obscures. Ce qui subsiste des réseaux non marchands est le fait d’individus ou de collectifs se refusant de faire le jeux de la commercialisation et du marketting. Il serait pourtant tout aussi manichéen d'opposer un Internet marchant diabolisé avec un Internet libre idéalisé: utiliser les outils d’un site peut se faire avec vigilance et malice, en détournant ses contraintes, en faussant les informations délivrées, en assumant de céder une partie de notre intimité ou en créant des solutions alternatives. Le décalage, même léger, entre les attentes des constructeurs, développeurs et PDG, et l’expérience réelle de l’utilisateur crée l’interstice nécessaire à la nuance et à la liberté1C’est au tour de l’humain face aux écrans de jouer. 

L'individu face à l'écran

Dans Noah, le personnage principal n'est jamais directement filmé, nous ne le connaissons qu'à travers ce que nous montre son écran d'ordinateur, son corps n’existe que dans sa «version» numérique et apparaît comme ce «corps de trop» que désigne Margaret Morse dans Virtualities: Television, Media Art, and Cyberculture [1998: 126.] Comme le souligne Antonio A. Casilli «[l]e XXe siècle s’est clôt sur une prophétie terrible: celle de la disparition du corps dans les sociétés en réseaux.» (2010: 121) Le film nous invite alors  à réfléchir sur la problématique du corps face au numérique et sur la place à donner à notre condition matérielle à l'heure du virtuel.

Vers une algorithmisation des corps?

Will F. Jenkins suggérait que «la société en réseaux pouvait être lue comme un espace social où des corps interagissent pour créer des liens de coexistence» (Casilli, 2010: 11). De fait, notre corps est l’acteur de nos comportements face à l’écran et au sein même du monde numérique. Ces comportements, qui nous définissent, sont dorénavant observés, étudiés et passés à la loupe dans le but de définir qui nous sommes et de prédire nos futurs mouvements au sein de la toile. Toutes nos manies et habitudes numériques se retrouvent alors stockées dans une base de données des comportements sans cesse nourrie de ces rapports d’études et autres observations. Ainsi, les sociétés de logiciels spécialisés dans l'analyse prédictive (predictive analytics) telle que Netuitive pullulent et se penchent donc sur nos clics, sur ce que nous pianotons sur notre clavier, sur l'historique de nos pages visitées, analysant nos comportements devant l'écran pour déterminer qui nous sommes. Noah nous place dans une position similaire à celle de Netuitive, car en tant que spectateurs, nous devons nous aussi deviner, seulement à partir de ses navigations à l'écran, qui est ce Noah Lennox. À l'instar des sociétés spécialisées en analyse des comportements numériques dont l'objectif principal reste toutefois de cibler le ou les utilisateur(s) à des fins publicitaires, nous effectuons une intrusion dans la vie privée d'un internaute, ce qui n'est pas sans soulever un bon nombre d'interrogations légales et éthiques.

Ces corps et comportements par lesquels ressortent des informations, Rémi Sussan les appelle des «corps algorithmiques» (2014) et Noah en est un pur. Les corps des internautes produisent des traces, des données «personnelles-corporelles», qui sont à l’origine de la production d’algorithmes permettant de développer ces logiciels qui semblent nous connaître et dont on ne sait que peu de choses en retour. Sur l'écran de Noah apparaissent toutes ses actualisations de pages, ses clics impulsifs et compulsifs, qui, s'ils s'avèrent destructeurs pour sa relation avec sa petite amie, contribuent à construire grâce à une multiplicité d'algorithmes complexes une base de données solide sur lui-même. Ses actions et pensées ainsi analysées, robotisées, s’incarneront alors dans ce que certains appellent «l’hypocrisie automatisée» (Champeau, 2013), où les interactions personnelles sont régies par une puissance mathématique virtuelle supérieure des plus froides et impersonnelles. Voici un petit exemple d’algorithme qui aurait pu servir à notre anti-héros: «Va sur Facebook, je te dirai si ton couple va durer». Le réseau social peut deviner avec qui vous êtes en couple et surtout prédire si votre relation amoureuse va durer. Le tout à l’aide d’une formule mathématique, un algorithme mis au point par un universitaire américain et un ingénieur de Facebook (Zagdoun, 2013).

La chair de l'écran

Ainsi dans Noah, le corps de l'internaute disparait pour laisser place à ses avatars à l’écran, un être distribué dans ces obsédantes fenêtres qui tour à tour apparaissent et disparaissent. C'est que, comme le fait remarqué Georges Teyssot dans «Fenêtres et écrans: entre intimité et extimité», nous sommes des «animaux à fenêtres»: «dans l’histoire humaine, beaucoup de choses ont été nos fenêtres: fenêtres construites, œil, lunettes, peintures, appareils photographiques, vidéos. Tous ces instruments nous aident à nous relier au monde dans lequel nous sommes constamment immergés» (2010). Les écrans de nos machines, outils de connexion au monde, fascinent et font l'objet d'une multitude de fantasmes. Leur luminosité directe maintient le cerveau en état d’éveil; leur potentialité à nous projeter de l’autre côté du miroir attise nos imaginaires (au cinéma par exemple, l’informaticien de Tron fait fi de l’interface-écran pour pénétrer directement au sein du système quand la vidéo maudite de Ring provoque la mort de ceux qui la visionne). Mais en devenant des objets portatifs et tactiles, nos écrans contemporains sont devenus prothèses, en même temps qu'ils gagnent une profondeur sensuelle et une proximité qui en font des objets d'affect. Et la nouvelle phobie nommée No Mobile Phobia, soit la peur de perdre son téléphone portable, semble moins signifier la dépendance à un objet que l’habitude des services dont il est le symbole et la condition matérielle. L’attachement à nos prothèses «écraniques» se traduit par une volonté de personnalisation (ou de customisations), que démontre la multiplicité des coques de protections et autres gadgets vendus chaque jour. En même temps, le choix du modèle sera également l’occasion de se positionner symboliquement (un iPhone récent ou un cellulaire datant de quelques années n’envoient pas les mêmes signaux). Posséder ou non ce type d’appareil, le changer régulièrement, le pirater; connaître ses conditions de fabrication, la provenance des matériaux qui le composent, la politique des firmes qui les commercialisent: les écrans dont certains croient ne plus pouvoir se passer s’inscrivent dans le réel, sont marqueurs de nos contradictions sociales, donc définitivement politiques.

Leur développement tendrait à rendre de moins en moins lointaine une «cyborgisation» (quand bien même partielle et conditionnée par la répartition des richesses et leur appropriation par les populations) que ne niera pas le philosophe contemporain Thierry Hoquet, auteur de Cyborg philosophie (2011). L’enjeu n’est plus de savoir si nous pouvons traverser nos écrans, mais de savoir comment ils nous traversent – et c'est là aussi l'enjeu de Noah.

Mise en veille

Noah n’éteint jamais vraiment son téléphone, le chargeant toujours à temps pour lui éviter une complète déconnexion. La capture accélérée de ses chargements successifs est une ellipse temporelle efficace pour nous amener à la seconde partie du film. Il a réorganisé son bureau: les photos et textes de chanson qui formaient un cœur ont disparu, se sont rangés en colonnes neutres, dépourvues de poids affectif. Le fond d’écran est également neutralisé, volutes bleues translucides communes à tous les ordinateurs Mac non configurés, reflet de son nouveau néant sentimental.

Noah a capté, à l’aide de son procédé filmique curieux et habilement réalisé, un certain écho des pratiques numériques qui nous sont aujourd’hui familières. En les documentant, il a actualisé la réalité de la vie numérique, rendant compte de l’absurdité et de la stérilité d’opposer la «vraie vie» et la «vie virtuelle»: nos actions en ligne s’interpénètrent de nos quotidiens IRL (et vice versa). Ces interfaces en mouvement incrustant la cartographie de nos espaces publics et privés, troublant leurs démarcations, ne sont plus seulement des promesses (ou menaces) futuristes. Ce changement de statut transparaît dans les arts, qui s’en amusent, se l’approprient, le conscientisent et inventent des œuvres les manipulant et les analysant. D’une application permettant de jouer à distance avec des cochons (Playing with Pigs) au film Her de Spike Jonze, où Joaquim Phoenix tombe amoureux d’une assistante vocale synthétique, une Siri améliorée nommée Samantha (dont la voix est celle de Scarlett Johansson Lire à ce sujet l'article de Xavier Delaporte «Her de Spike Jonze: Ah! si seulement la voix n'avait pas eu de corps», 19 mars 2013. ), les avancées techniques qui dépassent parfois les imaginaires de la science-fiction nécessitent des reculs critiques et artistiques constants, garde-fous indispensables pour interroger les interactions entre le Web, les objets connectés et les tentations hégémoniques de certaines firmes et certains gouvernements.

Pour citer
Bellier, Morgane et Allison Guignepain. 14 janvier 2014. « Noah ou l'homme connecté ». Dans les Délinéaires du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/delineaires/noah-ou-lhomme-connecte>. Consulté le 19 octobre 2017.