Les selfies ou le culte du Moi

Narcisse 2.0

Près de là était un smartphone dont l'écran pur, argenté, n'avait jamais été troublé ni par les hipsters qui marchent dans les rues, ni par les geeks des environs. C'est là que, fatigué de la chasse et de la chaleur du jour, Narcisse 2.0 vint s'asseoir, attiré par la beauté et la sensualité de l’écran de ce smartphone. Mais tandis qu'il le sort de sa poche pour checker Facebook, Instagram et Twitter, il sent naître une autre soif plus dévorante encore. Séduit par son image réfléchie dans l'écran, il devient épris de sa propre beauté. Il prête un corps à l'ombre qu'il aime: il s'admire, il reste immobile à son aspect, et tel qu'on le prendrait pour une statue de marbre de Paros. Penché sur l'écran, il contemple ses yeux pareils à deux astres étincelants, ses cheveux dignes d'Apollon et de Justin Bieber, ses joues colorées des fleurs brillantes de la jeunesse, l'ivoire de son cou, la grâce de sa bouche, les roses et les lys de son teint: il admire enfin la beauté qui le fait admirer. Imprudent! Il est charmé de lui-même: il est à la fois l'amant et l'objet aimé; il désire, et il est l'objet qu'il a désiré; il brûle, et les feux qu'il allume sont ceux dont il est consumé. Ah! Que d'ardents baisers il imprima sur cet écran trompeur! Il ignore ce qu'il voit; mais ce qu'il voit l'enflamme, et l'erreur qui flatte ses yeux irrite ses désirs.

Adaptation par les auteures du «Narcisse» d’Ovide (Les Métamorphoses, livre III).

 

La génération Y a une fâcheuse habitude le matin au réveil… Au lieu de lever les bras et de dire bonjour au soleil, elle se rue sur son téléphone portable. La voilà connectée. Et c’est parti: Facebook, Twitter, Instagram, Google+… Un véritable défilé d’images, de nouvelles photos de profil qui n’attendent que d’être aimées, les mêmes postures, souvent les mêmes moues boudeuses, communément appelées «duck faces». Son meilleur modèle? Elle-même. Contrairement à l’autoportrait, on parle ici de selfies:

Selfie, n.m: Diminutif de «self-portrait» en anglais. Photographie que l’on prend de soi, le plus souvent avec un smartphone ou une webcam, afin d'être transférée sur Facebook, Instagram, Twitter, Myspace ou tout autre type de réseau social. En général, ces photographies sont réalisées avec un portable tenu à bout de bras ou face à un miroir. Les selfies qui impliquent plusieurs personnes sont connus sous le nom de «group selfies».

Les selfies font partie des plus de trois cent cinquante millions de photos téléversées quotidiennement sur Facebook (Smith, 2013) et représentent une bonne partie des quelque un milliard (et plus) de celles que l’on retrouve sur Instagram.

Pourtant, le phénomène de l’autoreprésentation ne date pas uniquement de l’ère de l’iPhone ou du smartphone. Dès la Renaissance, les artistes ou encore la royauté se faisaient tirer le portrait afin de montrer leur place dans l’art ou dans le monde. On peut prendre les exemples de Van Gogh, Gustave Courbet ou encore Frida Khalo, qui ont expérimenté cette représentation de soi. Une véritable démarche artistique et pratique, qui se poursuit avec le développement de la photographie puis du numérique qui ouvre aux artistes de nouvelles possibilités de représentation. Un nouvel outil qui donne aussi la possibilité à des populations entières de se représenter et de partager sa vision de soi au monde, une démarche qui peut apparaître plus personnelle qu’artistique.

[Image largement diffusée sur le Web (et surtout sur tumblr): Van Gogh 2.0, #never apologize for selfies. Source: http://www.tumblr.com/tagged/never-apologize-for-selfies.]

En réalité, le premier selfie date d’il y a plus d’un siècle. En effet, en 1914, la grande-duchesse Anastasia Nikolaïevna, âgée alors de 13 ans, réalise sa première photographie face au miroir de sa chambre, afin de l’envoyer à un de ses amis (Atchison, 2013).

[Selfie de la grande-duchesse Anastasia Nikolaïevna, 1914. Source: http://en.wikipedia.org/wiki/File:Grand_Duchess_Anastasia_Nikolaevna_self_photographic_portrait.jpg.]

Le mouvement ne cessera alors de croître au fil des années en fonction de l’évolution des nouvelles technologies. Avec la création de l‘appareil photo argentique puis du numérique, l’utilisation s’amplifie, les appareils sont de plus en plus petits et portables, et le numérique permet la modification des photographies à outrance afin d’obtenir LA photo qui sera (d’après nous) celle qui nous représentera le mieux. Car, comme l’indique Titiou Lecocq et Diane Lisarelli dans leur Encyclopédie de la Webculture: «Choisir sa photo de profil, c’est renaître un peu» (cités dans Amélie, 2013).

Les selfies ont ainsi pris progressivement de l’importance à tel point que, cette année, une exposition consacrée aux selfies, «The National #Selfie Portrait Gallery», a ouvert à Londres dans le cadre de la Moving Image Contemporary Art Fair. Elle propose le point de vue de dix-neuf artistes internationaux à propos du selfie par le biais de l’installation de deux écrans qui permettent d’afficher une série de courtes vidéos. Des artistes comme Bunny Rogers, Rollin Leonard, Jayson Musson (Hennessy Youngman), Yung Jake, Leslie Kulesh ou encore Jesse Darling ont été spécialement sélectionnés pour leurs pratiques problématisant l’usage d’Internet, en mêlant poétique, commentaires humoristiques et exhibitionnisme expérimenté via les nouveaux médias. L’exposition propose également une application interactive. L'installation, créée par Kim Asendorf et Ole Fach, permet par exemple aux visiteurs de prendre leur propre méta-selfies déformés, qu’ils peuvent ensuite partager sur les réseaux sociaux et les applications réservées à cet effet. Car comme le souligne Kyle Chayka, co-curateur de l’exposition: «The selfie departs from self-portraiture in that the format is improvised and fast, where most self-portraiture of the past takes the form of laborious paintings. I think smartphone selfies come out of the same impulse as Rembrandt’s though — to make yourself look awesome» (Krumboltz, 2013).

[Selfie de l’artiste Jesse Darling. Crédits: Jesse Darling.]

Le phénomène bat son plein. Les selfies, beaucoup y sont accros, y compris (même, en premier) les stars comme Lady Gaga, Rihanna, Justin Bieber ... et depuis cette année, le pape (Le Monde, 2013).

[Selfie du pape François. Crédits: Fabio M. Ragona.]

Le selfie est devenu artistique, comme peut nous le prouver la pochette du nouvel album de Lady Gaga, ArtPop. La chanteuse se met ici en scène comme donnant naissance à son album. L’image et l’artiste se confondent dans ce narcissisme.

[Couverture du nouvel album de Lady Gaga, ArtPop.]

La carrière de Justin Bieber, par exemple, ne passe désormais plus en premier lieu par sa musique mais essentiellement par son image ou plutôt la destruction de celle-ci, pour en construire une autre, qui lui plaît plus et que ses fans attendent de lui.

Cet engouement des célébrités peut aussi être vu comme une explication à la multiplication des partages de selfies d’individus lambda sur des réseaux sociaux, tels que Facebook et ses «J’aime», Twitter et ses «Retweet», Instagram et ses «cœurs»

Mais le partage du selfie est-il toujours utilisé à bon escient?

Nous prendrons ici l’exemple de Facebook. En effet, si la conquête facebookienne du «J’aime» est là, le partage de photos de soi peut vite tomber dans la surenchère et nous faire ainsi passer pour un narcissique en quête constante de reconnaissance. À force de voir tous ces jolis profils se dessiner sur notre timeline, comment ne pas résister à l’appel du selfie?

En effet, les utilisateurs modifient de plus en plus souvent leurs photographies, révélant peut-être ainsi une forme de mal-être, un trouble de l’estime de soi. Ces adeptes cherchent les «pouces en l’air», ils cherchent la reconnaissance, le compliment de la part de leurs amis, comme l’indique cet article paru dans Metronews: «Mais si les photos de profil sont plus souvent renouvelées, c'est peut-être aussi parce que les utilisateurs tentent par ce biais d'attirer l'attention de leurs amis et de leurs familles. Selon Pixable, une photo de profil reçoit 3 "j'aime" et deux commentaires en moyenne» (Santrot, 2011).

Les selfies sont significatifs du prolongement de cette culture de l’image et de l’instantanéité permise par la connectivité. Il faut plaire au plus grand nombre et le plus vite possible. Une ligne de conduite qui rappelle celle du produit publicitaire. Les selfies, comme les autoportraits (photographiques, peints ou sculptés), ne peuvent nous représenter tels que nous sommes réellement. Cette impossibilité de représentation objective permet alors de laisser place à une mise en scène totale de soi. Les selfies s’avèrent être très influents dans cette pratique, et mènent parfois à un véritable «management de soi» à l’image de l’objet publicitaire.

Le but premier du selfie étant de faire une photographie qui donne une image de nous-mêmes que l’on aimerait projeter aux autres, on trouve désormais sur les chaines YouTube ou encore Dailymotion des cours pour apprendre à réaliser un «bon» selfie: «Puisque la photographie ne peut pas nous montrer tels que nous croyons être, il ne nous reste plus qu’à utiliser ses pouvoirs pour tenter de nous y voir tels que nous en aurions envie» (Tisseron, 1996; cité dans Folie-Boivin, 2013).

Des artistes contemporains, comme Nan Goldin, Cindy Shermann ou encore Sophie Calle, reprennent le principe de la représentation de soi afin de se mettre en scène et de dénoncer, de parodier, de faire apparaitre une réalité cachée… Ces démarches artistiques pointent vers la différence essentielle qui existe entre le selfie et l’autoportrait d’artiste: l’artiste travaille son image alors que l’individu la cultive.

Nous nous intéresserons ici rapidement au cas de Sophie Calle, artiste souvent jugée narcissique. En effet, dans la majorité de ses œuvres, elle aime se mettre en scène, ou tout simplement inviter le public à pénétrer son intimité. Mais nous nous trouvons ici dans une démarche artistique où sa vie et son corps sont son œuvre, permettant ainsi un développement narcissique. Cette démarche révèle donc de l’estime de soi, dans l’idéalisation de son identité, ce qui lui permet de se placer en tant qu’objet dans son art.

[Selfie de Sophie Calle. Source: http://boitedecraies.blogspot.ca/2012/03/sophie-calle.html.]

Pour cela, Sophie Calle utilise la photographie qui lui permet ainsi de réaliser son Moi idéal, son Moi photographié. Roland Barthes précise à ce sujet dans La Chambre claire. Note sur la photographie:

La photographie, [est] l’avènement de moi-même comme autre: une dissociation retorse de la conscience de l’identité. [...] dès que je me sens regardé par l’objectif, tout change: je me constitue en train de «poser», je me fabrique instantanément un autre corps, je me métamorphose à l’avance en image. (1990: 28; 25)

Le selfie reste en soi une activité normale de l’individu. Nous l’avons vu, ce besoin de se représenter n’est pas nouveau. L’individu, par le biais de la photographie, souhaite se fixer dans le temps, dans le moment qu’il est en train de vivre. Les possibilités qu’offrent le numérique lui permettent de se fixer plusieurs fois et à tout moment, afin de chercher la reconnaissance de son existence par le regard et l’approbation de l’autre. Cette pratique reste, si effectuée avec modération, une exploration personnelle. Cela nous force à nous demander si ce que nous voyons est bien vrai dans notre monde d’écrans, d’images et de contenus en ligne, où chaque image semble avoir une nature puissante et séductrice à laquelle on a besoin de croire.

 

Bonus: Nous avons imaginé spécialement pour vous 8 commandements pour réaliser un vrai selfie.

À vos objectifs!

Commandement no 1: Devant un miroir, tu devras te trouver.

Commandement no 2: Ton bras tenant ton iPhone, tu laisseras deviner.

Commandement no 3: En arrière-plan, les serviettes de bain étendues tu nous laisseras contempler.

Commandement no 4: En «bec de canard» ou «cul de poule», ta bouche tu mettras.

Commandement no 5: L’hésitation, tu ne connaîtras pas; ta moue boudeuse, tu forceras.

Commandement no 6: Pour ton selfie, la prise de vue en plongée tu prendras. Ton double-menton, ainsi disparaîtra.

Commandement no 7: De la qualité de la photographie, tu ne te soucieras pas.

Commandement no 8: Instagram, tu préfèreras.

 

Et pour découvrir des selfies assumés:

WhoSay – By Celebrities. For you: http://www.whosay.com/

L’homme qui sourit tous les jours (Benny Winfield, Jr.): http://instagram.com/mrpimpgoodgame

Tous les prétextes sont bons: http://touslespretextessontbons.tumblr.com

Même les chiens font leurs selfies (Harlow et Sage): http://instagram.com/harlowandsage

Instagram de Lady Gaga: http://instagram.com/ladygaga

 

[Suivez l’exemple d’Harlow. Source: http://instagram.com/p/bjEJhjLP6p/.]

Pour citer
Bobin, Marie et Solenne Lagedamont. 26 novembre 2013. « Les selfies ou le culte du Moi ». Dans les Délinéaires du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/delineaires/les-selfies-ou-le-culte-du-moi>. Consulté le 19 octobre 2017.