Le Vaporwave

Auteur·e·s: 

Le Vaporwave est d’abord une esthétique et un genre musical né sur internet au tournant de 2011, se positionnant en continuité avec d’autres genres musicaux éphémères issus du web, principalement le Seapunk et le Hypnagogic pop/Chillwave.

Crédit: Gabriel B.-LeCouffe

Ce qui relie le Vaporwave avec ses défunts prédécesseurs artistiques est une nostalgie exaltée d’un passé technologique immédiat: l’emprunt au design web du début des années 1990, maintenant désuet, des références à l’esthétique VHS et aux premiers jeux vidéo. Cette esthétique se caractérise par un collage éclaté d’éléments anachroniques reliés par la culture populaire et un certain mauvais goût. La nostalgie du Vaporwave est particulière par cette glorification du kitsch et de l’obsolescence technologique d’une époque plutôt que par une idéalisation aveugle. Ces choix stylistiques évoquent une technologie proche de l’humain, avec ses maladresses et ses défauts soulignés par l’influence du Glitch-art. Les artistes de ce courant ont ainsi une posture ironique et excessive par rapport aux éléments rétro remixés dans leurs créations.

La part musicale du Vaporwave fait écho aux collages en se caractérisant par de nombreuses couches sonores, des distorsions de voix (Autotune) et de remixage de chansons déjà existantes et d’éléments sonores informatiques. Ces chansons peuvent se retrouver méconnaissables, altérées par le ralentissement excessif et les nombreux cut-ups. Certains rapprochent cette musique à celle des ascenseurs, des centres d’achat et des attentes téléphoniques. Cet aspect va de pair avec ce qui semble être l’interprétation la plus populaire de l’ironie du Vaporwave: cette esthétique est en fait une critique du capitalisme où le design publicitaire est tourné au ridicule par l’accumulation du kitsch. Le critique Simon Reynolds décrit l'album proto-Vaporwave Chuck Person's Eccojams Vol. 1 comme «relat[ing] to cultural memory and the buried utopianism within capitalist commodities, especially those related to consumer technology in the computing and audio/video entertainment area» (Reynolds, 2012: 118). «L’utopie capitaliste» que ce courant semble promouvoir par la nostalgie semble être ironique, étant donné le contexte post-récession dans lequel est né le Vaporwave.

Comme ses prédécesseurs Seapunk, Chillwave et Witchhouse, le Vaporwave s’est retrouvé condamné à disparaître rapidement. Successivement, entre la fin 2014 et l’été 2015, plusieurs plateformes annoncèrent sa mort: «Vaporwave is dead», un clin d’œil évident au célèbre aphorisme du mouvement punk. C’est à partir de ce moment qu'il y a controverse dans la «communauté»: le Vaporwave en tant que genre musical n’existe plus, malgré la sortie en CD de 0 par Blank Banshee, marquant pour certains un renouveau du genre, mais pour plusieurs amateurs le passage à son successeur le Vaportrap. Au printemps 2016, nous avons assisté à l’apogée du Simpsonwave, où est apposé de la musique Vaporwave et un filtre «glitchy» à d’anciens épisodes de la série Les Simpsons. Pour ce qui est de l’esthétique du mouvement, celle-ci continue à influencer l’art Post-internet et ses codes semblent même être repris par des créateurs qui n’ont pas suivi l’évolution du mouvement dès ses débuts.

Nous pouvons expliquer cette longévité relative par l’idée que le Vaporwave serait passé d’une énième sous-culture née d’internet à un mème. Ce passage s’est fait par la diffusion du genre au-delà de la communauté basée sur Bandcamp et sur Tumblr par l’artiste FrankJavCee. «How To Make Vaporwave», dépassant le million de vues par son ton ironique, a introduit l’esthétique au reste d’Internet. Cette popularisation a amené les codes du Vaporwave à être repris et à ainsi s’inscrire dans le mouvement plus général du Post-internet. Paradoxalement, FrankJavCee, en gardant en vie son esthétique par la «mèmification», s’est fait accuser d’être le responsable de la mort du Vaporwave: la popularisation d’une sous-culture, selon une certaine logique, vient l’édulcorer et la dénaturer jusqu’à ce que les amateurs du genre ne la reconnaissent plus. Le Vaporwave est l'un des derniers exemples d’un phénomène qui existe depuis longtemps dans différentes sphères médiatiques.

Que nous percevions l’esthétique Vaporwave actuelle comme une continuité du genre né en 2011, l’évolution normale d’une sous-culture ou comme un mème dérivant de celle-ci, les codes qui y sont rattachés semblent être de plus en plus présents dans les œuvres artistiques produites en ce moment. Des artistes comme le concepteur sud-américain Unreality Journeys, oeuvrant dans cette esthétique en collaboration avec des musiciens en continuité avec le genre et avec FrankJavCee, permettent de garder le Vaporwave dans une avant-garde par la combinaison de collages avec la technologie de la Réalité augmentée et de la Réalité virtuelle.

Pour citer
Tremblay, Alexandra. 31 août 2016. « Le Vaporwave ». Dans les Délinéaires du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/delineaires/le-vaporwave-0>. Consulté le 19 octobre 2017.