Le "self-destructing book" de James Patterson

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Auteur de thriller à succès, James Patterson fait en sorte que la parution de son nouveau roman, Private Vegas, fasse littéralement l’effet d’une bombe. Le roman sera mis en vente officiellement le 26 janvier et pour annoncer sa parution sont mis en place plusieurs évènements médiatiques. Nous ne nous attarderons pas sur l’indécent premier volet promotionnel, qui consiste à vendre la première copie 294,038 dollars américains. Notons tout de même que pour un tel prix, la remise de la précieuse copie (par une équipe du SWAT) s’accompagne d’un voyage vers une contrée luxueuse et inconnue en plus d’un dîner de choix en présence de Patterson lui-même. Pour les moins fortunés qui ne peuvent compter que sur le hasard pour toucher le gros lot, le second volet promotionnel se déroule sur un site dédié: selfdestructingbook.com.

Pendant cinq jours, à partir du 21 janvier, la possibilité est offerte à des centaines de fans de découvrir le livre en avant-première. Toutefois, ils n’auront que 24 heures pour terminer le texte numérique avant que le fichier ne s’autodétruise d’une manière «spectaculaire» comme le laisse entendre le site, qui, par ailleurs, ne lésine pas sur les superlatifs: «revolutionary reading», «crazy thing», «amazing experience», les dimensions novatrice et extraordinaire sont au centre de la démarche commerciale.

Les concepteurs jouent à plein sur la notion de privilège et laisse les internautes en halène en diffusant les codes d’accès au livre numérique au compte-goutte. À intervalles irréguliers, un certain nombre de codes sont distribués. L’internaute doit rester les yeux fixés sur le décompte et, quand s’affiche le 0:00:00, se connecter le plus rapidement possible afin de choisir parmi plusieurs codes celui qui sera peut-être gagnant et qui lui permettra d’obtenir le «tant désiré» exemplaire de Private Vegas. Pour ceux qui ne seraient pas parvenus à obtenir l’un des mille codes, reste la possibilité d’essayer de nouveau ou de suivre de loin la lecture des chanceux propriétaires. En effet, on peut suivre les profils de chacun des lecteurs répartis sur une carte du monde. Les informations de leurs profils, notamment les images identifiant leur avatar, sont tirées de leur compte Facebook  via lequel ils ont dû obligatoirement se connecter pour participer à l’expérience. Ainsi, nous pouvons cliquer sur leurs profils et examiner où ils en sont dans leur lecture, s’ils sont parvenus à lire le roman avant qu’il ne s’autodétruise.

Dans l’exemple ci-dessus, Bridgette a complété sa lecture à 38% et lit à une vitesse de 79 mots minute; il ne lui reste plus que 17 heures et 47 minutes pour terminer le récit. Autant d’informations qui n’ont pas d’autre intérêt que de créer une communauté de lecteurs se sentant privilégiés par rapport au nombre majoritaire de ceux qui sont restés sur le carreau et n’ont plus qu’à envier les happy few et retenir leur frustration jusqu’au jour béni où ils pourront enfin obtenir le précieux ouvrage. Mais, heureusement, le site leur offre la possibilité de se venger en sabotant d’un clic le chronomètre des élus, et ainsi leur soustraire, bien gratuitement, quelques minutes sur leur temps de lecture. La campagne marketing se base donc sur la frustration, la jalousie, l’envie à l’égard d’un petit nombre de privilégiés, accompagnées d’une forme de voyeurisme (quoique limité) à leur effet - la vengeance est aussi de mise. Il n’en fallait pas moins pour attirer les lecteurs vers un récit qui se déroule au cœur de «la ville du péché», c’est-à-dire Las Vegas. Voici le résumé du roman:

Las Vegas is a city of contradictions: seedy and glamorous, secretive and wild, Vegas attracts people of all kinds--especially those with a secret to hide, or a life to leave behind. It's the perfect location for Lester Olsen's lucrative business. He gets to treat gorgeous, young women to five-star restaurants, splashy shows, and limo rides--and then he teaches them how to kill.

Private Jack Morgan spends most of his time in Los Angeles, where his top investigation firm has its headquarters. But a hunt for two criminals leads him to the city of sin--and to a murder ring that is more seductively threatening than anything he's witnessed before. PRIVATE VEGAS brings James Patterson's Private series to a sensational new level.

À l’image du détective Jack Morgan ou des habitants de Vegas face à un nouveau cercle de meurtriers en série, les détenteurs des codes, eux non plus, ne sont pas sereins puisque leur lecture est dépendante du clic facile de centaines d’inconnus qui jalousent leur statut. De plus, toute la mise en page du roman numérique fait penser au lecteur qu’il tient littéralement entre ses mains une bombe à retardement.

La paranoïa est alors leur lot et tel est l’objectif avoué de Patterson, qui déclare:

So much has changed and I want to make sure I keep my readers on the edge of their seats. Faced with imminent destruction, the act of reading against a clock allows fans to become a character in their own thriller. (Source: http://www.fastcocreate.com/3041117/james-pattersons-new-book-will-self-destruct-in-24-hours)

Ceci est aussi très bien illustré par la vidéo de teaser qui accompagne la campagne de publicité où l'on peut voir notamment un pompier en train de lire ou une jeune femme qui subit une inondation: autant de situations catastrophes qui sont mises en lien avec la lecture de Private Vegas.

 

Toute cette immoralité est donc mise au service de l’interactivité et de l’immersion fictionnelle dans le thriller - en même temps qu'à la promotion de ce qui se voudrait être le prochain succès commercial de Patterson. À ce niveau, il est certain que le projet médiatique fonctionne. Toutefois, on pourrait objecter que l’opération marketing reste basée sur une forme de spéculation sur le vide, puisque ce qui est présenté comme un objet de convoitise ne nous apparait être qu’un énième thriller au scénario on ne peut plus classique. Nous pourrions alors nous demander si l’expérience trouve l’écho escompté auprès des lecteurs. Et là, il faut bien constater que, malgré un nombre conséquent de tentatives, nous ne sommes jamais parvenus à obtenir le code tant convoité, sans cesse doublés par une horde de fans cliqueurs. Sans nul doute nous nous vengerons - à moins qu’il ne s’agisse d’un sauvetage - en ôtant de précieuses minutes de lecture aux gagnants de la loterie littéraire.

 

Pour citer
Guilet, Anaïs. 22 janvier 2015. « Le "self-destructing book" de James Patterson ». Dans les Délinéaires du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/delineaires/le-self-destructing-book-de-james-patterson>. Consulté le 19 octobre 2017.