Language and the Interface: An Exhibition

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Language and the Interface: An Exhibition est le titre d’une nouvelle exposition en ligne commissariée par Daniel Côrtes Maduro, Ana Marques da Silva et Diogo Marques faisant suite à la conférence internationale «Digital Literary Studies» organisée et hébergée par l’Université de Coimbra, au Portugal, en mai 2015.

Dans cette exposition, l’ordinateur est abordé par les commissaires comme une machine à simulation, brouillant ainsi les distinctions conceptuelles entre le médium et les types de représentation. L’ordinateur, machine sémiotique, se pose comme un outil de médiation avec l’internaute1. Cette expérience de la médiation et de l’échange est qualifiée d’«estrangement» dans le texte introductif – ou Statement #0. Les commissaires soulignent en effet que l’ordinateur précipite une nouvelle expérience littéraire et artistique en ce que la production de sens émerge au croisement de deux univers de langage différents, celui de l’homme et de la machine. L'«estrangement» fait référence à cet intervalle élémentaire entre l'homme et la machine entraînant une expérience littéraire et artistique dépendante des dispositifs technologiques et des modalités interactives. L'internaute devient un «pratiqueur», pour emprunter la formule d'Emmanuel Mahé, qui expérimente pour faire sens de l'œuvreSelon les commissaires, l’interface devient ce lieu de rencontre ou cette surface de contact entre le spectateur et l'ordinateur. 

Concrètement, l’internaute accède aux courts textes explicatifs pour chacun des thèmes en cliquant sur les onglets «Statement» en haut de l’écran. S’il clique directement sur les titres des oeuvres, il obtient une page sur laquelle apparaît une capture d’écran de l’œuvre avec un court descriptif. L’exposition renvoie toujours aux URL originaux.

L’exposition réunit plus spécifiquement 27 œuvres d’art hypermédia réalisées entre 1995 et 2014, ralliant ainsi les œuvres pionnières de Shelley Jackson et de Natalie Bookchin aux expérimentations littéraires plus récentes de Caitlin Fisher et de Jason Nelson. Ces œuvres éclectiques sont rassemblées sous cinq thèmes, mettant ainsi l’accent sur différentes modalités interactives de l’interface et sur des formes d’expression variées et multimodales.

- «A throw of the dice» par exemple mets l’accent sur des œuvres à caractère aléatoire qualifiées de «génératives». Elles produisent du contenu – visuel, littéraire, sonore – en usant de la langue comme matériau de base pour un collage, une mosaïque ou un tableau. Les mots deviennent la matière à partir de laquelle l’œuvre se déploie. Le mot comme «tag» (mots-clés), comme amalgame de fragments ou comme ligne de code est employé pour extraire des banques de données des informations et pour générer, selon la logique mathématique du logiciel, des visualisations et des ambiances sonores surprenantes. En résulte de la poésie concrète, des explorations spatiales hypertextuelles et des remédiations interactives des classiques de la littérature. Le titre «A throw of the dice» fait d'ailleurs référence au poème de Mallarmé Un coup de dés jamais n'abolira le hasard (1897), l'un des premiers poèmes graphiques préfigurant la poésie concrète.

- Sous «Games of make-believe», l’internaute plonge dans l’univers plus «complexe» de la fiction hypermédiatique. C’est-à-dire qu’au-delà d’une démonstration de la capacité inédite du logiciel à extraire l’information, ces six œuvres ont le souci de construire des mondes virtuels et de combiner la puissance du logiciel à une volonté d’organisation et de visualisation spécifique des données. Le développement narratif est soumis aux formats – souvent hybrides – et aux modalités interactives de l’œuvre: Jason Nelson exploite le jeu vidéo, Emily Short suscite la participation des internautes grâce à une boîte de dialogue et Andrew Stern les fait interagir avec des avatars dans un environnement trois-dimensionnel. Le thème «Games of make-believe» paraît faire référence à la dimension narratif et plus spécifiquement, au «comme-si» de la mimésis bonifiée par le dispositif hypermédiatique.

- «Exquisite Collages» englobe des œuvres multimodales et hybrides prenant la forme de récits hypertextuels aux voies multiples. Rhizomatiques, ces œuvres se révèlent par fragments, au détour d’une image, d’un extrait de texte ou d’une vidéo. Au fil de la navigation, les œuvres se complètent et font sens. Les commissaires apparentent ce type de navigation à choix multiples à la technique littéraire du «courant de conscience» de façon à exprimer les connexions et les croisements parfois étonnants entre les différentes données. La mention du cadavre exquis - ou «exquisite collages» en anglais - renforce également cette lecture. Le procédé d'écriture, qu'on lie au surréalisme, donne lieu à des textes ou à des images hétéroclites et parfois incongrus soustraits à l'influence de la Raison. «Machine language turns the interface into a canvas where ideas, daydreams and memories can go astray», écrivent-ils (Statement #03). La pensée sinueuse et hasardeuse de l’humain trouve un terrain prospère dans le cyberespace où cohabitent l'image, le son, la vidéo et le texte. 

-  Les œuvres sous «Machinations and Manipulations» explorent les fonctions tactiles ou haptiques de l’interface. De quelles façons l’écran peut-il suggérer de nouvelles formes de contact avec l’internaute? Le cyberart ne se limite pas qu’à une expérience de navigation à prédominance visuelle, mais investit le corps en usant de modalités sensorielles. En ce sens, les six œuvres de cette section convoquent l’internaute au moyen de la webcam, de capteurs de positions et des technologies tactiles propre aux tablettes. La médiation est ici explicitée et mise en acte.

-  Le dernier thème réunit trois œuvres qui ne requièrent peu ou pas de participation de la part de l’internaute. Enclenchées par des interventions minimales, les œuvres provoquent surtout une expérience contemplative et imposent un rythme plus lent – que ce soit du fait de la poésie des images ou de leur grand nombre. Avec le titre, «The Writing is on the Wall», qui fait référence à un message prémonitoire du Livre de Daniel, les commissaires semblent vouloir pallier à un désintérêt potentiel des visiteurs face à ces œuvres plus statiques, comme en témoigne cet extrait: «Most of all, even though their message may be unclear, they require our attention and intervention». De la patience et une réceptivité particulière nous révèlerait alors des sens cachés.

Concluons ce bref compte-rendu avec une réflexion critique soulevée par l'exposition Language and the Interface. Les commissaires, ayant choisi des oeuvres réalisées entre 1995 et 2014, ont opté pour une approche didactique. L'exposition offre en effet une vision d'ensemble de la création d'art hypermédia en s'attardant aux différentes modalités interactives et formelles de l'interface. Sans s'imposer le détour obligé par les grands pionniers du net.art - mentionnons à cet effet JODI, Mouchette ou Olia Lialina - l'exposition reste néanmoins campée dans une posture de reprise - du canon et de la formule d'exposition. Language and the Interface fait le point sur la création en soulignant au passage l'effet transformateur qu'a provoqué l'introduction de l'ordinateur sur nos expériences littéraires et artistiques. Mais après bientôt 30 ans d'art hypermédiatique, pourrions-nous nous départir du «devoir didactique»? Si ce «devoir» permet de faire un constat et de légitimer une pratique en marge, il contribue également à faire stagner la réflexion dans la mesure où nous devenons aveugles à la création actuelle en ré-actualisant l'ethos des années 1990. Rajoutons également que la dichotomie homme-machine est de moins en moins pertinente. Peut-on affirmer avec assurance que le langage des machines est absolument différent de celui que nous utilisons? Est-ce que ces oeuvres font plutôt état de l'interpénétration de deux logiques langagières et d'une transformation de nos modalités d'expression2Si ces pensées ont été provoquées par l'exposition en ligne, mentionnons quand même qu'elles ne s'appliquent pas exclusivement au travail des commissaires de Language and the Interface. Ces commentaires valent plutôt pour le champ de l'hypermédia en général. 

 

 

 

Pour citer
Cortopassi, Gina. 13 août 2015. « Language and the Interface: An Exhibition ». Dans les Délinéaires du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/delineaires/language-and-interface-exhibition>. Consulté le 17 octobre 2017.