#KissMyArs

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Créé en 1979, le festival autrichien Ars Electronica réunit chaque année, en septembre, des artistes de partout pour célébrer et permettre «l’expérimentation, l’évaluation et la réinvention» dans les arts numériques. Depuis 1987, le festival remet chaque année un prix, le Goldene Nica, à un artiste s’étant démarqué dans le domaine par son impact et ses idées faisant progresser la création. Les soumissions, ouvertes internationalement, se font en ligne par l’envoi d’un formulaire présentant le projet. 

Cette année, le prix Ars Electronica fut l'objet d’une polémique sur la place des femmes dans l’art, particulièrement dans les arts technologiques. Devant le constat que le prix a presque toujours été remporté par un homme, plusieurs artistes femmes ayant participé au festival créèrent sur Twitter le hashtag #KissMyArs pour ouvrir le débat sur le problème de la représentation des femmes dans les arts. La figure principale du mouvement est l’artiste américaine Heather Dewey-Hagborg. Celle-ci a gagné l’an dernier le prix dans la catégorie des arts hybrides et c’est en prenant connaissance de la liste des récipiendaires passés, presque tous des hommes, qu’elle décida de s’allier avec d’autres artistes pour mettre la situation au grand jour par le biais de l’irrévérencieux #KissMyArs. Ce manque de représentativité est d’autant plus inadmissible que nombre d’artistes femmes reconnues internationalement, dont la pionnière de l’art numérique Lillian Schwartz, ont envoyé au fil des années leur candidature sans remporter le Goldene Nica1. Dans une critique  de l’édition 2016 du festival Ars Electronica, KissMyArs (en tant que collectif d’artistes) remarque un biais masculin dans les projets exposés et l’ambiance très «musée des sciences» personnifiée par un candidat arborant un t-shirt «SCIENCE – It works, bitches». En effet, la science et les domaines techniques sont dominés par les hommes. Outre une lutte constante contre ce double standard, les artistes au centre du hashtag souhaitent que le festival puisse changer son processus de sélection des artistes. Elles souhaitent que le festival s’inspire du centre Eyebeam de New York, où les processus de sélection ont été révisés pour être plus accessible aux groupes peu représentés dans les arts technologiques. Cette initiative fit en sorte que pour la première fois de son histoire, plus de femmes que d’hommes gagnèrent des résidences d’artistes chez Eyebeam. Les stratégies développées par le centre pour permettre une meilleure visibilité aux femmes consistent à inviter personnellement les artistes pour les encourager à soumettre leur candidature, à privilégier l’idée du «processus» créatif plutôt que du «produit», à mettre l’emphase sur l’entrevue avec le.la candidat.e plutôt que sur l’application écrite, à faire des «recherches indépendantes» sur les artistes qui appliquent pour le prix et, finalement, à publiciser le travail des récipiendaires dans les médias. Le festival Ars, en modifiant ainsi son processus de sélection, pourrait prouver selon le collectif sa bonne volonté et donner l’exemple dans le milieu de l’art.  Les artistes derrière #KissMyArs espèrent révéler aux institutions, grâce au hashtag, qu'il existe une réelle demande pour un concours plus inclusif.

En général bien accueillie par le milieu de l’art, qui y voit la nécessité de s’interroger sur ses failles, l’initiative de Dewey-Hagborg a néanmoins soulevé plusieurs critiques quant à ses revendications. Le récipiendaire du prix Ars de 2013, Memo Akten, a commenté qu’il serait plus pertinent de se concentrer sur le pourcentage de soumissions provenant des femmes artistes plutôt que sur le 10% de récipiendaires, tout en rejetant les allégations de sexisme chez le jury du prix Ars. En effet, bien qu’il admette l’existence de cette oppression dans la société, l’artiste britannique doute qu'un «jury biaisé» soit nécessairement l'explication au bas pourcentage de gagnantes. Étant donné que la quantité de soumission féminine n'est pas divulguée, l'artiste émet l'idée qu'il ne faut pas évacuer l'idée que les soumissions féminines ne sont pas suffisamment de qualité ou assez nombreuses pour avoir plus de femmes récipiendaires. Peu après, Atken se rétracta et s’excusa de ses propos penchant vers le victim-blaming. En outre, les artistes (masculins) Mushon et Golan Levin, bien qu’appuyant le hashtag, écrivent que seule une véritable révolution féministe pourra combattre le sexisme dans le milieu de l’art et que l’initiative de Dewey-Hagborg n’est pas assez ambitieuse. Ces dernières critiques ont été reçues froidement par celle-ci, décriant du mansplaining de la part de ses collègues masculins.

Il s’est écoulé un mois depuis la controverse et le festival n’a toujours pas commenté le hashtag ou tenté de contacter les artistes à la base de celui-ci. Face à ce silence, Dewey-Hagborg annonce par Twitter, le 18 octobre 2016, la création d’une communauté d’artistes, REFRESH, inclusive et visant à donner une meilleure visibilité aux femmes, artistes LGBTQ+ et les personnes racisées. Il semble que toute personne puisse faire une demande pour être ajoutée au groupe Google qui sera la base de la communauté. Le 23 octobre 2016, un tweet annonce qu’à l’automne 2018 «We will REFRESH your idea of what art and technology can be».

Outre le hashtag #KissMyArs, plusieurs initiatives provenant de partout tentent d’offrir des espaces de diffusion et de création aux femmes oeuvrant dans les arts technologiques. Pensons notamment à la chanteuse électro-pop suédoise Robyn, qui a collaboré avec le Royal Institute of Technology de Stockholm pour créer le festival Tekla, qui promeut la participation des femmes dans la technologie auprès des adolescentes de 11 à 18 ans. La deuxième édition a eu lieu le printemps dernier. Plus proche de nous, le Studio XX, établi à Montréal depuis 1996, offre un espace de création et de diffusion pour les «artistes s’identifiant comme femmes, trans ou dissident-e-s dans les paysages technologiques contemporains»2. De plus, le Studio organise depuis bientôt 20 ans le festival HTMlles, qui a «l’objectif d’introduire l’art web créé par les femmes». La douzième édition du festival se déroulera du 3 au 6 novembre 2016 sous le thème «Conditions de confidentialité». Ces initiatives sont extrêmement importantes dans l'idée de permettre aux personnes s'identifiant comme femmes une visibilité dans un domaine des arts qui est beaucoup plus connoté au masculin par ses liens avec le monde de la science. La participation importante de femmes aux cours et workshops d’art technologiques ainsi que la qualité des expositions présentées autant par le Studio XX que le festival HTMlles illustre une montée d'initiatives tentant une représentation des genres.

Pour citer
Tremblay, Alexandra. 9 novembre 2016. « #KissMyArs ». Dans les Délinéaires du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/delineaires/kissmyars>. Consulté le 22 septembre 2017.