Elektrobiblioteka, le livre connecté

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Depuis quelque temps déjà, je m’intéresse aux différents projets artistiques qui mettent en relation deux entités matérielles, à savoir, l’écran et le livre papier. Dans le cas de ce délinéaire, nous nous retrouvons face à un dispositif permettant une lecture sur deux supports. Cette coexistence entend une complémentarité et une révolution dans la pratique de l’exploration narratologique. Ces différentes inventions, je les regroupe sous le terme d’«hybridation matérielle», l’un de mes sujets de recherche. Le but est d’observer comment ces deux médiums interagissent entre eux et quelles sont les conséquences de la fusion de l'écran et du livre papier sur les pratiques et les réceptions lectoriales.

Au sein de ce délinéaire, je vous partage l’une de mes premières découvertes alors que je débutais mes recherches sur l’hybridation matérielle: le projet Elektrobiblioteka du designer graphique Waldemar Wegrzyn. Ce génie de la création est diplômé de l’Académie des beaux arts de Katowice (Pologne) au sein du département de design. J’ai eu la chance d'avoir un échange par courriel avec lui pour en apprendre davantage sur ses intentions et ses motivations par rapport au processus de recherche et de production de son oeuvre. Au cours de ses études, l’un de ses sujets de recherche était le book design et les nouveaux médias numériques. Il s’est donc nourri de ces deux préoccupations pour les mettre au service de son oeuvre.

Avant de nous intéresser à son travail, regardons d’un peu plus près le processus de réflexion qu’a entrepris Waldemar Wegrzyn. La première question à se poser serait: quelle est l’origine de son désir de fusionner deux entités matérielles pour produire une œuvre hybride? Il faut d’abord prendre connaissance de sa perception concernant l’objet livresque. Wegrzyn conçoit le livre comme un espace d’interaction. À partir de là, il s’est concentré sur les moyens qu’il possédait pour dépasser les limites qu’offre le livre lorsqu’il est originellement conçu dans sa matérialité première: le papier. Le livre n’est pas seulement un support qui recueille du texte et des images; il peut aussi, dans l'univers de Wegrzyn, accueillir de la technologie informatique pour augmenter son potentiel de création et d’interaction. À l’heure du numérique, il est fondamental de repenser la production et la réception de l’objet livresque et de s’intéresser aux nouvelles technologies qui nous entourent pour le faire évoluer. Sans cette prise de conscience, le livre, objet symbolique et figure porteuse de toute une culture, ne vivrait pas en phase avec les évolutions culturelles et techniques de son époque. Il en résulterait une image faussée de la véritable représentation culturelle des capacités artistiques et techniques de l’être humain du XXIe siècle. Waldemar Wegrzyn en a bien pris conscience et son travail en témoigne.

Le point de départ de son projet est la lecture du manifeste d’El Lissitzky, The Topography of Typography. L’auteur mentionnait en 1923 un concept nommé Electrolibrary, titre que Waldemar a repris pour baptiser son oeuvre Elektrobiblioteka - une traduction polonaise d’electrolibrary. Ceci étant dit, ce terme expose véritablement la fusion de l’écran et du livre pour produire une œuvre matériellement hybride. Il était donc pertinent de sa part de conserver ce néologisme d’époque pour intituler son travail. Si l’on subdivise le titre en deux entités sémantiques, «elektro» renvoie à la dimension électronique et «biblioteka» évoque la figure de la bibliothèque et donc, par extension, des livres papier.

Revenons au contenu même de ce manifeste qui a été le déclencheur du processus de recherche et de création de Waldemar Wegrzyn. À la lecture de ce manifeste, il est convenu d’en retenir huit règles:
1. The words on the printed surface are taken in by seeing, not by hearing.
2. One communicates meanings through the convention of words; meaning attains form through letters.
3. Economy of expression: optics not phonetics.
4. The design of the book-space, set according to the constraints of printing mechanics, must correspond to the tensions and pressures of content.
5. The design of the book-space using process blocks which issue from the new optics. The supernatural reality of the perfected eye.
6. The continuous sequence of pages: the bioscopic book.
7. The new book demands the new writer. Inkpot and quill-pen are dead.
8. The printed surface transcends space and time. The printed surface, the infinity of books, must be transcended. THE ELECTRO-LIBRARY.

À la lumière de ces différents éléments énoncés précédemment, nous allons voir comment Waldemar Wegrzyn révolutionne l’objet livresque en employant différents moyens techniques et informatiques. Elektrobiblioteka est un projet qui réunit un livre papier et des technologies informatiques (encre électronique, capteurs, un écran et un câble USB). En somme, c’est un livre cyborg. 1Afin de le lire dans sa totalité, il faut relier le livre cyborg via un câble USB à un ordinateur. De cette façon, nous avons deux espaces de lecture, deux médiums et deux modes de lecture. Nous pouvons d’abord lire le livre sans aucun branchement. Puis, il nous est donné la possibilité d’augmenter son contenu informationnel en le reliant à l’écran. Comment cela se passe-t-il? Lorsque le lecteur tourne les pages du livre cyborg, les «pages» se succèdent aussi, simultanément, à l’écran. Effet renversant: lorsque le lecteur «tapote» la surface du livre, il doit se tourner vers l’écran pour connaître ce vers quoi il est redirigé (une vidéo, un schéma 3D, etc.). Le livre cyborg est finalement un simulacre de la tablette tactile.

Avec l’arrivée des tablettes au sein de nos foyers, de nombreux changements concernant nos pratiques lectoriales ont été constatés. Je ne mettrai en lumière qu’un seul, concernant les jeunes enfants. Les enfants d’aujourd’hui sont, très souvent, davantage sensibilisés à la manipulation d’appareils comportant un écran tactile (tablettes, téléphones intelligents, iPhone, iPod, etc.) qu’à des livres. Cette pratique diffère des générations précédentes. Les enfants nés au XXe siècle avaient uniquement des livres papier ou des feuilles et un crayon pour dessiner. Attention, je ne dis pas que les enfants d’aujourd’hui ne savent pas reconnaître un livre ou qu’ils ne le manipulent pas. Je prends seulement soin de mettre en lumière la réalité des choses chez cette très jeune génération. Il n’est pas rare de rencontrer des enfants pas beaucoup plus âgés de 2 ou 3 ans manipuler efficacement un appareil doté d’un écran tactile. Ces pratiques modifient inexorablement notre rapport avec l’environnement qui nous entoure de façon cognitive. Dans des cas extrêmes, ces objets technologiques sont tellement présents dans la pratique des jeunes enfants que certains d’entre eux reproduisent le même comportement face à une tablette qu'avec un livre papier; ils «tapotent» les pages d'un livre comme ils le feraient sur la surface d'une tablette.

Cette petite discrétion avait pour objectif de faire prendre conscience de l’évolution comportementale face aux nouvelles pratiques de lecture due essentiellement aux nouveaux supports de lecture. Waldemar Wegrzyn a donc mis en oeuvre ces différentes observations en créant le livre cyborg qui offre les mêmes interactions qu’une tablette. Si ce livre cyborg nous permet de prendre note d’un transfert comportemental entre le lecteur de contenus sur une tablette et le lecteur d’Elektrobiblioteka, il serait bon de se pencher sur les nouveaux enjeux de lecture résultant de la création de ce projet. En visionnant l'extrait vidéo de présentation qui permet de voir en accéléré la création matérielle et informatique du livre cyborg, nous voyons Waldemar Wegrzyn écrire du code informatique pour que l’oeuvre puisse apparaître à l’écran lorsque le livre est connecté. Une question demeure. Lorsque nous lisons le livre papier, nous lisons une suite de signes typographiques assemblés intelligiblement, soit le texte, pour que le contenu soit lisible. Mais, lorsque nous sommes face à l’écran, que lisons-nous? Il s'agit en fait d'une suite de codes informatiques, une succession de 1 et de 0 sous-jacente à la forme électronique du projet. Deux supports de lecture supposent donc deux modes d'écritures. De plus, en manipulant cet objet hybride, que faisons-nous? Lorsque le livre est connecté, nous ne tournons plus seulement des pages pour accéder à un contenu écrit textuel; nous activons aussi un code informatique qui envoie un message aux capteurs présents dans le livre, puis à l’ordinateur. Tourner les pages du livre cyborg est donc un amalgame du geste lectorial et du geste de l'internaute qui navigue à travers des interfaces à l'écran.

Ce livre hybride à deux supports révolutionne donc les processus lectoraux. Nous ne sommes plus simplement en train de lire du texte sur une surface papier, il y a aussi du code informatique, des capteurs, etc. Le comportement à adopter face à ce livre cyborg diffère de nos habitudes autant face à un livre papier qu'à une tablette. Il faut donc trouver de nouvelles attitudes pour profiter pleinement de cette expérience livresque et technologique.

Si vous souhaitez découvrir d'autres créations hybrides étonnantes, je vous invite à vous rendre sur le site Knowtex blog à la page «Le livre et l’écran: Mariage interactif».

Pour citer
Picard, Manon. 30 octobre 2014. « Elektrobiblioteka, le livre connecté ». Dans les Délinéaires du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/delineaires/elektrobiblioteka-le-livre-connecte>. Consulté le 19 octobre 2017.