The Dead Web-La Fin

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The Dead Web-La Fin est une exposition qui s'est déroulée du 19 janvier au 15 février 2017, à Eastern Bloc.

Réunissant des artistes de disciplines et d’horizons différents, l’exposition, sous le commissariat de Nathalie Bachand, souhaite offrir une réflexion sur «l'effondrement du Web». L'idée de cette exposition est venue à Bachand lors de la lecture d'un article paru en mai 2015 répondant à «la fin d'Internet» annoncée par le professeur Andrew Ellis dans une entrevue au Daily Mail sur le «Capacity Crunch»: la saturation et l'impossibilité de créer davantage d'espace numérique. La commissaire a ainsi réuni sept artistes, incluant le collectif Projet EVA formé de Simon Laroche et Étienne Grenier, dont les oeuvres offraient une réflexion sur l'influence du numérique dans la pratique et l'imaginaire des arts visuels.

La toile Memento Vastum de l'artiste saguenéen Julien Boily est une nature morte représentant un crâne trépané éclairé par un moniteur. L'artiste souligne le contraste entre un médium traditionnel (la peinture) et l'idée «d'obsolescence programmée» associée à l'écran d'ordinateur et à sa lumière artificielle comme d'un «Âge d'or du plastique». Le choix d'utiliser comme médium la peinture à l'huile dénote une préoccupation quant à la «perte de savoir-faire, mais aussi de connaissances anciennes»1. Le crâne semble fixer cet écran, que Boily compare aux vanités du XVIIe siècle, un «miroir sans fin», ce qui suscite une réflexion sur le rapport de l'individu avec la machine ainsi que l'influence du numérique sur son imaginaire.



L'oeuvre du collectif Projet EVA, L’Objet de l’Internet, a suscité un grand enthousiasme chez les spectateurs et spectatrices présent.e.s au vernissage, particulièrement les enfants qui se précipitaient pour (ré)essayer l'intrigante installation. S'inspirant du concept de Dream-machine, les deux artistes ont créer une installation électro-mécanique rotative, formée de DEL, de prismes et de miroirs, donnant l'impression à l'utilisateur au centre de ce carrousel rapide que son visage est reproduit en modélisation 3D et flottant dans l'espace devant lui. Cette expérimentation «cyberdélique» vise ainsi à faire réfléchir sur le rapport narcissique aux selfies. Les artistes ont voulu utiliser le moins d'éléments médiatiques possible et frôlent même une certaine technophobie en citant Carmen Hermosillo, considérée comme la première blogueuse, sur le caractère aliénant et marchand de la cyberculture. Projet EVA nous offre ainsi une vision nostalgique des origines d'Internet («une nostalgie allant de soi pour l'ancienne génération, pas évidente pour la nouvelle» selon le duo d'artiste) et critique sa vacuité actuelle en associant l'expérience du numérique avec celle des Dream-machines.

Infinitisme.com Forever A Prototype est une installation contenant une oeuvre hypermédiatique de Frédérique Laliberté explorant à la fois la dimension «hardware» et «software» du numérique. Ces deux composantes se retrouvent dans l'oeuvre: l'aspect «hardware» est représenté par une bibliothèque remplie de structures informatiques de carton et de papier mâché, rappelant les fermes de serveurs et leur logique, dont l'annonce de la pénurie était au coeur de la peur de la «fin d'Internet». Cette structure cache un ordinateur mis à la disposition des visiteurs, qui peuvent ainsi expérimenter la «machine à collage». Se servant d'une base de données d'images, les collages sont créés à chaque fois que nous actualisons la page web. En parallèle, Laliberté a produit un support papier (zine) sur son expérience «méta» d'artiste qui devient utilisatrice de la base de données: son exploration de l'oeuvre ainsi que les «digressions» parfois entraînées rappellent l'expérience de l'internaute qui se perd sur Google au fil des recherches arborescentes. La mise sur papier de son expérience subjective face à sa propre création se veut une réflexion sur la part à la fois intime et publique de l'Internet.

Julie Tremble offre une courte vidéo d'animation 3D illustrant la lente transformation de l'étoile morte BPM 37093 en diamant, qui donne nom à l'oeuvre. Tremble explore les notions de matérialité et de longétivité, proches de l'idée de la fin au centre de l'exposition. L'artiste puise aussi dans une esthétique spatiale, en lien avec l'aspect abstrait et stellaire du numérique. BPM 37093 offre ainsi une réflexion sur la durée, physique et numérique.



L'installation Mémoires Éteintes III issue d'une collaboration de l'artiste français Gregory Chatonsky et de l'artiste montréalaise Dominique Sirois est une nouvelle itération de la démarche d'archéologie technologique du duo, puisant à la fois dans ses aspects physiques et numériques. Se mêlent sculptures et projections, où nous sommes mis tour à tour devant des images poignantes, telles des vidéos du Tsunami qui a frappé Fukushima en 2011, et la banalité illustrée par des vidéos de chat. Les artistes ont voulu créer des incarnations physiques du «data» par l'impression sur papier de composantes informatiques et l'impression d'images pixellisées comme revêtement aux sculptures. Le duo s'interroge sur la mémoire, la matérialité ainsi que la survivance d'Internet par les vidéos mises en ligne; «Dans quelques milliers d'années lorsque l'espèce humaine se sera éteinte, quelque chose creusera le sol de la Terre et trouvera une ferme de serveurs. Par miracle, elle aura accès au contenu de ces disques durs et découvrira les traces de notre monde.2» 

Cette exposition offre une réflexion sur l'impact d'Internet dans les pratiques artistiques; l'obsolescence technologique faisant écho à l'éphémérité de l'existence de l'individu, à une certaine nostalgie. La révolution qu'a entraînée le numérique rend indissociables la culture populaire, l'ordinaire, et la présence omnipotente d'Internet. Envisager la perte de ce pan important du réel, comme l'article du Daily Mail prédisait, semble aussi ridicule et anxiogène que l'idée de notre propre disparition.

Pour citer
Tremblay, Alexandra. 22 février 2017. « The Dead Web-La Fin ». Dans les Délinéaires du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/delineaires/dead-web-la-fin>. Consulté le 26 mars 2017.