Compte-rendu critique: Bande dessinée et numérique

Auteur·e·s: 

Robert, Pascal (dir. Publ). Bande dessinée et numérique. Paris: CNRS Éditions, collection «Les Essentiels d’Hermès», 2016, 252 pages.

La bande dessinée numérique occupe un créneau relativement modeste de la production artistique hypermédiatique et en est encore à ses balbutiements sur le plan commercial. La question est étudiée sous toutes ses coutures dans l’ouvrage collectif Bande dessinée et numérique, dirigé par Pascal Robert, venant tout juste de paraître aux éditions du CNRS dans la collection «Les Essentiels d’Hermès».

Réunissant les textes d’une quinzaine de théoriciens et praticiens de la bande dessinée numérique, et agrémenté d’illustrations de Martin Guillaumie, Bande dessinée et numérique examine tour à tour plusieurs aspects ayant trait à la transition du 9e art dans le contexte numérique. Une histoire brève, mais complète de la bande dessinée numérique en francophonie est offerte par Julien Baudry qui aborde également l’évolution des Webcomics en Amérique du Nord, tandis que son collègue Philippe Paolucci effectue un travail similaire portant sur la Corée du Sud. Magali Bouissa offre une typologie convaincante des bandes dessinées numériques et Julia Bonacossi en propose une approche sémiologique (qu’il conviendrait plutôt de désigner en utilisant le terme «endo-sémiologique» puisque son attention porte principalement sur le support de diffusion et ses conséquences sur la BD à l’écran). Julien Falgas aborde la dimension sociologique des pratiques associées à la BD numérique alors que Christophe Evans présente, chiffres à l’appui, une évaluation statistique de l’importance et l’influence du phénomène. Une discussion avec quatre auteurs de bande dessinée offre des points de vue croisés, parfois dissidents, du rapport des artistes envers ces nouveaux outils, et Benoît Berthou porte son attention sur la position des éditeurs face à cette nouvelle réalité. Des encadrés d’Anthony Rageul sur les liens entre bande dessinée numérique et Net Art, et de Julien Baudry sur l’influence du numérique dans le processus de production de bande dessinée, complètent ce recueil.

Quelques constats se dégagent à la lecture de cet ouvrage. D’abord, les auteurs avancent avec prudence dans leur exploration de ce territoire investigué depuis bientôt une vingtaine d’années, mais encore à défricher de fond en comble. Il est tout à leur honneur que les auteurs ne manifestent pas un enthousiasme naïf face à une pratique qui a, de l’avis de plusieurs, perdu l’attrait de la nouveauté; toutefois, leur réticence à sauter aux conclusions les empêche de tenir un discours suffisamment assertif à l’occasion. Ne pas vouloir se prononcer de façon péremptoire est peut-être sage, mais cela a comme effet de donner aux propos de certains auteurs un caractère hésitant. Ensuite, les chiffres cités dans l’article d’Evans et les constats posés par Berthou démontrent bien comment le monde de la bande dessinée tarde encore à effectuer un saut décisif dans le numérique, aussi bien du côté des éditeurs que des lecteurs, et on sent qu’hormis quelques artistes curieux d’expérimenter avec de nouvelles méthodes et possibilités formelles, les auteurs se retrouvent pris entre l’arbre et l’écorce dans cette situation de transition à tâtons. La discussion des quatre auteurs (Marc-Antoine Mathieu, Yves Bigerel, Simon et Olivier Jouvray) témoigne bien de l’opinion mêlant enthousiasme, désenchantement et ambivalence face à la bande dessinée numérique. À ce sujet, Julien Falgas offre une observation fort pragmatique, à l’effet que «le potentiel d’innovation d’une nouvelle forme narrative est dépendant de sa capacité à s’intégrer dans une dynamique économique à même d’assurer sa subsistance matérielle et l’identité professionnelle de ses auteurs» (150), et il apparaît que le modèle économique de la bande dessinée numérique est encore à établir. Finalement, une certaine étroitesse du champ est démontrée – sans doute involontairement – du fait d’un corpus relativement réduit d’œuvres abordées dans les différents textes. Le travail d’Anthony Rageul est cité – à raison - comme modèle d’exploration formelle originale et la plupart des textes font mention du turbomedia, format de bande dessinée numérique développé par Yves Bigerel (dit Balak) et qui s’est imposé comme l’une des options de BD numérique les plus répandues depuis son invention en 2009. On mentionne également à plusieurs reprises la série Les autres gens, scénarisée par Thomas Cadène et illustrée par une pléthore de dessinateurs, mais on découvre que paradoxalement, ce qui a conféré le statut de succès à ce projet est sa mise sous contrat et son éventuelle publication papier par Dupuis, comme si le passage de l’écran vers le papier constituait une sorte de consécration (précisons que cette opinion n’est émise par aucun des auteurs de l’ouvrage).

En somme, Bande dessinée et numérique ne cherche pas à offrir un regard définitif sur ce phénomène artistique en mutation, précisément parce que son histoire est encore à faire. Le tour d’horizon proposé constitue au contraire une sorte d’état intermédiaire du discours de la recherche sur la bande dessinée numérique, qui n’en néglige aucun aspect et permet au passage de découvrir certaines initiatives éditoriales (comme la revue Professeur Cyclope ou le projet MediaEntity). Saluons également le travail de synthèse d’une grande finesse d’esprit dû à la plume de Martin Guillaumie, dont les illustrations résument avec un humour parfois autodépréciatif les propos des auteurs.

Les lecteurs introduits à l’univers de la bande dessinée numérique curieux d’en apprendre davantage pourront consulter à profit la thèse de doctorat d’Anthony Rageul, disponible en ligne.

Pour citer
Gaudette, Gabriel. 18 avril 2016. « Compte-rendu critique: Bande dessinée et numérique ». Dans les Délinéaires du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/delineaires/compte-rendu-critique-bande-dessinee-et-numerique>. Consulté le 16 octobre 2017.