Traduire l’hypermédia / l’hypermédia et le traduire

En avril 2013, Alice van der Klei, rédactrice en chef de la revue de littérature hypermédiatique en ligne bleuOrange, décidait de lancer un concours étudiant pour produire un numéro entièrement consacré à la traduction d’œuvres hypermédiatiques d’artistes anglophones. Après avoir partagé son idée avec quelques-uns de ses collaborateurs au NT2, il a été décrété que, pour le Laboratoire comme pour bleuOrange, l’année à venir (2013-2014) se déploierait sous le signe de la traduction.

L’espace de quelques mois, les locaux du NT2 UQAM et Concordia sont devenus le lieu de discussions théoriques animées sur la traduction et sa pratique en hypermédia, alors que nous recevions de toute part des propositions de collaborateurs du Laboratoire et de la revue enthousiastes prêts à se lancer dans l’aventure bleuOrange.

En juin 2013, Joëlle Gauthier publiait sur le site du NT2 son Dossier thématique portant sur les «Enjeux de traduction. Les théories de la traduction à la rencontre de l’hypermédia». En septembre 2013, une importante délégation du Laboratoire se rendait à Paris pour présenter une table ronde sur la traduction et lancer le numéro 7 de la revue bleuOrange, dans le cadre du colloque «Chercher le texte», organisé par l’Electronic Literature Organization. Et aujourd’hui, en avril 2014, nous publions ce «mini numéro spécial» des Cahiers virtuels du NT2 pour clore une année de réflexions, de découvertes, de discussions et de partage.

Dans ce mini numéro spécial, nous retrouvons les textes de sept collaborateurs qui se sont sentis interpellés par les réflexions du Laboratoire – des collaborateurs déjà proches de bleuOrange et du NT2, mais aussi de nouveaux visages rencontrés à Paris et ailleurs. Sept collaborateurs pour cinq articles, attaquant sous autant d’angles différents le fameux problème de la «boîte noire» de la traduction (Beebee, 2012).

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«Machiner le subjectif. Traduire afternoon, a story» – Dans ce premier article, Arnaud Regnauld et Stéphane Vanderhaeghe s’interrogent, à partir de la traduction d’afternoon, a story, sur «l’interaction, les redoublements et autres interférences entre code et texte» qui définissent le terrain trouble sur lequel doit évoluer aujourd’hui le traducteur s’intéressant à l’hypermédia, en véritable cyborg transdisciplinaire. Comment rendre compte du «pli» de la machine, ou encore du point où les mots, soumis au régime de l’hypertexte, finissent par céder? Regnauld et Vanderhaeghe pensent la préservation d’afternoon, a story à travers les figures de la ligne de fuite du baroque deleuzien et du labyrinthe borgésien, discutant de leur expérience de traduction comme une poétique des lignes multiples qui répondent aux variations du code informatique.

«Translation, transmutation, transmediation, and transmission in TRANS.MISSION [A.DIALOGUE]» – J. R. Carpenter, dans le deuxième texte de ce Cahier, propose quant à elle une réflexion en anglais à propos de la création et du code en littérature générative. Dans un texte à la fois technique et théorique, elle déplie tous les sens de ce préfixe «trans-» ayant présidé à la naissance de son œuvre TRANS.MISSION [A.DIALOGUE], mise en ligne en 2011. Carpenter plonge jusque dans la structure du code (d’abord pensé en Python, puis en JavaScript) et explore les chaînes de caractères derrière les phrases qui se succèdent à l’écran, travaillant à mettre en lumière certains défis de la traduction de ces chaînes d’une langue à l’autre.

«La littérarité du code informatique. TRANS.MISSION [A.DIALOGUE]» – À la suite de Carpenter, Ariane Savoie expose les stratégies qu’elle a adoptées pour traduire vers le français l’œuvre TRANS.MISSION [A.DIALOGUE], dans le cadre du concours étudiant bleuOrange. Poursuivant la réflexion sur le code entamée par Carpenter, Savoie dénude les chaînes de caractères avec lesquelles elle a dû se débattre pour faire advenir cette nouvelle version de l’œuvre, interrogeant sous l’angle de la littérarité les articulations difficiles entre langue informatique et langue naturelle en littérature générative. On y découvre surtout l’inventivité de l’humain face au langage qui résiste, révélant dans toute sa grâce l’étrange ballet du cyborg transdisciplinaire (évoqué par Regnauld et Vanderhaeghe) qui se présente comme nouvelle figure dominante de la traduction en hypermédia, entre adaptation du code et adaptation langagière.

«La stratégie Tetris. Retour sur deux expériences de traduction d’œuvres hypermédiatiques à l’université» – Dans ce quatrième article, Joasha Boutault et Anaïs Guilet adoptent plutôt la position du pédagogue, relatant deux expériences menées récemment avec des équipes formées d’étudiantes et d’étudiants de l’Université de Poitiers. Au-delà des réflexions théoriques autour du traducteur et du code et de l’étude des procédés de création, comment enseigner dans un contexte institutionnel la pratique de la traduction en hypermédia? Dans ce plaidoyer sur les vertus de la «stratégie Tetris» (concept emprunté au Tetris Effect d’Eric LeMay), Boutault et Guilet montrent de quelle manière, en se réappropriant la figure du «traître fidèle» (Will, 1973: 110), on peut apprendre à une nouvelle génération de littéraires et de traducteurs à aimer les défis que pose la traduction d’œuvres hypermédia.

«L’expérience du multilinguisme sauvage. Entretien avec Martine Neddam» – Finalement, pour clore ce mini numéro spécial, nous présentons un entretien exclusif avec Martine Neddam où elle propose une réflexion à contre-courant à propos du multilinguisme comme condition essentielle du Web. Le multilinguisme de Neddam n’est toutefois pas un multilinguisme sage et bien dompté, mais bien plutôt un multilinguisme «sauvage», au sein duquel la nécessité de la traduction inter-langagière s’efface devant le frottement des langues et le pur plaisir de découvrir les effets inattendus des mélanges linguistiques. En revenant sur son propre parcours d’artiste, sur Mouchette et sur l’histoire des balbutiements du Web, Neddam compose «à l’arraché» une ode à la créativité et au linguistique au-delà de la langue pure, célébrant au passage une nouvelle forme d’identité humaine hybride.

Entre langue, adaptation et codage, nous vous souhaitons une bonne lecture!

Pour citer
Gauthier, Joëlle et Alice van der Klei (éd.). 2014. Traduire l’hypermédia / l’hypermédia et le traduire. Cahiers virtuels du Laboratoire NT2, n° 7. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/cahiers-virtuels/traduire-lhypermedia-lhypermedia-et-le-traduire>. Consulté le 24 avril 2017.