One minute de Thierry Crouzet: métamorphoses d’un texte, d’un dispositif à l’autre

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One minute est un récit dont l’écriture a débuté le 1er janvier 2015 et s’est achevée le 31 décembre 2015; il est composé de 365 fragments de textes publiés jour après jour sur différentes plateformes, pendant un an. Le récit décrit la même minute vécue par de multiples personnages disséminés à travers le monde; une minute de seuil avant une extinction généralisée de lumières, de réseaux, de communications, d’électricité. Chaque fragment est accompagné d’une identification géographique et physique à travers un titre mentionnant le lieu et l’heure précise. Dans les analyses qu’il livre de l’œuvre sur son site, Thierry Crouzet évoque un «roman géographique, qui progresse dans l’espace et non dans le temps», soit de fuseau horaire en fuseau horaire1.

Précisons d’emblée le tour de force narratif sur lequel repose One minute: comment maintenir en haleine un lecteur dans un espace narratif fragmenté, dont la temporalité est réduite à une minute et dont la fin, semblable pour tous les fragments, est inéluctable? C’est là tout l’enjeu du projet littéraire - une écriture à contrainte - et du dispositif d’éditorialisation: la publication quotidienne, d’un fragment de l’oeuvre à la fois sur son site personnel et sur la plateforme participative Wattpad. Il s’agissait en effet pour Thierry Crouzet d’adopter une forme d’écriture romanesque souple, adaptée à la publication quotidienne en ligne mais qui se distingue clairement des pratiques d’écriture associées à des dispositifs tels que les blogs.

Sur le fond et dans son principe général, l’œuvre convoque beaucoup d’héritages, aussi bien liés à la littérature qu’à d’autres médias, comme le feuilleton ou la série télévisée.  D’un point de vue narratif, One minute pourrait être rapproché du roman de Laurent Mauvignier, Autour du monde2, qui relate des fragments de vie de quatorze personnages dans toutes les régions du monde, qui ne partagent rien si ce n'est le moment du récit, autour du 11 mars 2011, date du tsunami à Fukushima. Si la catastrophe naturelle est bien au cœur de la séquence narrative qui ouvre le récit et de celle qui le clôt, les autres évènements décrits n’y sont reliés que par l'écho que les personnages en reçoivent par les médias. Les deux œuvres présentent des similitudes, et proposent notamment un récit «choral», polyphonique, qui adopte successivement le point  de vue des personnages dépeints. Toutefois le cahier des charges et l’enjeu de One minute ne sont pas ceux d’Autour du monde: Laurent Mauvignier déploie une écriture romanesque et continue alors que One minute relève d’une esthétique fragmentaire et du genre de la science-fiction. L’auteur y décrit des humains et des non-humains (cyborgs, mutants, intelligences artificielles notamment), centre l’intrigue sur une communication établie avec d’autres êtres vivants, sur des signaux échangés avec d’autres civilisations, et sur la possibilité d’une invasion terrestre. Thierry Crouzet décrit un monde environné de puces, de «biopiles» marqué par la «quasi-gratuité de l’énergie», des lasers volants, des drones, etc. Pour autant, la science-fiction n’est pas sa première influence. Il écrit ainsi:

Pour moi, la filiation est claire. Je ne me tourne pas en premier lieu vers la SF, mais vers Italo Calvino et Si par une nuit d’été un voyageur, récits sans cesse commencés et jamais achevés. Dans la même lignée, j’ai une pensée pour un autre Italien, Michelangelo Antonioni et ses Scénarios non réalisés, qui m’ont ébloui. Bien sûr, impossible de ne pas citer Le quatuor d’Alexandrie de Lawrence Durrell, merveilleuse mise en scène des points de vue multiples que j’ai poussés à l’extrême pour détruire toute idée de personnage principal. Enfin, comme toujours, Perec et les Oulipiens veillent3.

L’approche que je proposerai ici s’intéresse aux métamorphoses des formes textuelles et sémiotiques de One minute, dans la perspective des travaux de Roger Chartier et D. F. McKenzie (1991) sur la codétermination du texte, de sa matérialité éditoriale et des circonstances et pratiques de lecture. Ainsi que le résume Roger Chartier: «Les formes produisent du sens»; il s’agira de montrer que la construction du sens du texte, les enjeux narratifs et lectoriels qu’il enferme se transforment d’un espace éditorial à l’autre. Thierry Crouzet a en effet souhaité publier son récit de manière concomitante sur son site personnel et sur la plateforme Wattpad, créée en 2006 et qualifiée de «Youtube de l’écriture4» ou encore de «café littéraire des adolescents5», pour diffuser son texte auprès de ce public spécifique. Il en a également proposé une version en fichier .epub, lisible sur un ordinateur ou sur une liseuse. À travers ces trois dispositifs éditoriaux, One minute convoque des postures d’auteur, de lecteur et des pratiques lectorielles différentes. L’ensemble du projet s’inscrit aussi dans une réflexion entamée par Thierry Crouzet depuis plusieurs années sur son site sur les transformations de l’écriture et de la lecture en régime numérique, et qui s’est traduite plus récemment, par un essai intitulé La mécanique du texte (2014). Dans cet ouvrage, Thierry Crouzet déploie une analyse très fine des mutations de ses outils et pratiques d’écriture, depuis le manuscrit jusqu’aux formes numériques les plus récentes.

Mon analyse consistera, dans un mouvement comparatif, à observer les images du texte (Souchier, 1999), autrement dit la matérialité des formes inscrites dans des dispositifs spécifiques, pour ensuite pénétrer dans le texte fragmentaire lui-même à travers sa structure et ses modalités narratives. Je m’attacherai ainsi dans un premier temps à la dimension polymorphe du récit puisque d’un dispositif à l’autre il s’inscrit dans une énonciation éditoriale différente. Puis je me pencherai sur la dynamique narrative du récit en analysant des éléments qui recomposent la tension classique du fragment, entre pièce détachée et pièce reliée: une poétique du lien émerge en effet, par-delà le bris et l’autonomie de chaque fragment.

 

1. Un texte polymorphe?

Je commencerai par pointer certains enjeux d’une pratique d’écriture narrative et fragmentaire en contexte numérique qui se métamorphose, dans une certaine mesure, d’un dispositif à l’autre, en  m’attachant à trois aspects: d’abord les seuils du texte, puis les différences de pratique de lecture produites par les dispositifs et leurs environnements techno-sémiotiques spécifiques, enfin la tension entre le fragment perçu comme unité autonome et la série dans laquelle il est néanmoins inscrit.
 

1.1. Les seuils de One minute
À observer de près les seuils du texte - sur Wattpad, le fichier epub et sur le site – l’on se demande d’emblée s’il s’agit du même texte. Est-ce là l’introduction de la même œuvre? En effet, si l’on compare les dénominations et images du texte qui précèdent l’œuvre à proprement parler, trois formes différentes apparaissent. Le site propose une présentation liminaire circonstanciée qui se donne comme une herméneutique du récit. Sur Wattpad, une accroche composée de quatre phrases s’apparente au modèle du teaser, tandis que sur le fichier epub, un « avertissement » de quelques lignes est proposé au lecteur, qui constitue un acte éditorial et auctorial symboliquement fort.
 

Seuil de l’œuvre sur le site.

Seuil de l’œuvre sur Wattpad.

Avertissement au lecteur sur le fichier epub.

L’avertissement au lecteur disponible sur le fichier epub constitue un péritexte auctorial et «hétérographe» (Kremer, 2015) dans la mesure où en se préfaçant lui-même, l’auteur adopte une approche métatextuelle: «One minute est un roman géographique plutôt que chronologique…». L’avertissement dévoile ainsi le fonctionnement et la structure de l’œuvre, en proposant au lecteur une manière de lire non linéaire, une lecture comme le préconisait Montaigne «à sauts et à gambades», une lecture barthésienne aussi, qui prend acte des «éraflures» que tout lecteur «impose à la belle enveloppe: je cours je saute, je lève la tête, je replonge» (Barthes, 1973: 20): «Vous pouvez lire les chapitres dans le désordre, sauter des passages, revenir en arrière» écrit Thierry Crouzet. Mais dès lors, il soulève un paradoxe pragmatique: pourquoi lire en effet, si, comme il l’indique ensuite «C’est toujours et toujours la même minute 19:45 UTC/GMT qui est racontée avec encore et encore le même final»? Le redoublement des deux adverbes va au devant des attentes du lecteur, et semble détruire par avance toute volonté de progression narrative classique, de suspense. Par sa forme, cet avertissement met en place une scénographie éditoriale et auctoriale, en soulignant la toute puissance d’un auteur qui offre au lecteur une certaine saveur d’école buissonnière, déjoue d’avance des illusions narratives et, en même temps, aiguise sa curiosité, le met au défi en plaçant le texte sous le signe d’une tension stimulante - comme moteur de lecture - entre une sortie des cadres habituels de la fiction (une narration qui progresse, un rapport classique au temps, etc.) et un certain désappointement du lecteur assumé par le geste auctorial.

La présentation qui précède l’œuvre sur le site de l’auteur apparaît quant à elle comme un commentaire raisonné du projet auctorial qui explique les contraintes qu’il s’est donné. D’emblée Thierry Crouzet situe le propos dans la logique de la série télévisée, du feuilleton de science-fiction, soulignant en outre l’adéquation de la forme fragment qui «autorise l’interaction avec les lecteurs, ouvre l’atelier et facilite d’une certaine façon la lecture non linéaire». Il insiste sur la courte durée de la lecture et pousse les lecteurs à aller consulter le texte sur Wattpad et à lui livrer ses commentaires6. D’autres billets viennent compléter ce rappel du projet, l’auteur se présentant notamment en «sismographe» de son temps:

Je ne comprends que maintenant pourquoi je me suis senti aussi bien dans cette forme : elle a quelque chose d’intimement lié à notre époque, avec son avenir nébuleux qui échappe à toute prévisibilité. On préfère peaufiner le portrait d’un personnage plutôt que le montrer vieillir et mourir7.

Sur Wattpad, une accroche bien menée situe en quelques mots le propos avec des mots clefs («révélation», «youtubeuse», «univers») qui inscrivent résolument le texte dans le genre de la science fiction. Les tags ajoutés documentent le contenu, lui conférant une tonalité très geek et adolescente: «science-fiction, contact, code, expérimentation, extraterrestres, initiation, littérature, outsider, virus, xenoplanète, Youtubeuse». Au-delà du péritexte, les entours de cette courte présentation situent le texte dans une métrique de la lecture numérique par les chiffres indiqués: «324 segments de l’histoire, 194 000 lectures, 14 200 votes8», pratique classique sur ce type de plateforme.

D’un environnement à l’autre émergent ainsi des postures d’auteur différentes: tout-puissant sur l’epub, populaire sur Wattpad, herméneute raisonné et proche de ses lecteurs sur le site, Thierry Crouzet compose un ethos d’auteur à facettes multiples, qui articule sa posture avec l’environnement de lecture qu’il propose. Ainsi l’avertissement très solennel de l’auteur sur le fichier epub relève-t-il de cette «transaction» que constitue traditionnellement la préface (Genette, 1987: 8), espace destiné à permettre «un meilleur accueil du texte», «une lecture plus pertinente — plus pertinente, s’entend, aux yeux de l’auteur et de ses alliés» précise Genette non sans malice. De tous les formats numériques, l’epub est celui qui suscite le plus d’adhésion de la part des éditeurs littéraires, notamment parce que sa forme est fidèle au livre, parce qu’elle en est une reproduction homothétique. Partant, elle assure également la permanence d’une image d’auteur inscrit dans le processus éditorial classique et légitime de l’imprimé. Le teaser de Wattpad s’adresse quant à lui au public adolescent, très adepte et familier de l’écriture et de la lecture de science-fiction ou de fantasy, qui aime collectionner les textes, les classer et les commenter. Il est notable que dans ce contexte éditorial et dans cet environnement lectoriel numérique, l’auteur ne donne aucune précision ou conseil de lecture – on peut émettre l’hypothèse que la forme courte, fragmentaire et le genre du récit sont en eux-mêmes des gages d’adhésion du public adolescent et cadre particulièrement bien avec l’ensemble des mutations de la lecture en contexte numérique. Enfin, la «présentation» sur le site, enrichie par d’autres analyses métatextuelles qui s’inscrivent dans une réflexion plus générale sur la littérature numérique - c’est une des catégories du site - est adressée à des internautes plus enclins à la réflexion sur l’œuvre – une cible lectorielle donc différente de celle de Wattpad. Après les seuils du texte, intéressons-nous à présent aux images produites par ces différents textes et aux métaphores lectorielles qu’elles convoquent.
 

1.2. L’image du texte ou les métaphores de la lecture

Dans La mécanique du texte comme sur son site, Thierry Crouzet s’attache à penser les métaphores du livre et de la lecture qui sont encapsulées dans les formes sémiotiques présentes à l’écran. Cette approche relève également de l’énonciation éditoriale, de l’analyse de l’image du texte (Souchier, 1999), c’est-à-dire aux modalités selon lesquelles le texte se donne à saisir comme image.

Sur la version epub, évidemment, la métaphore de la page imprimée est présente, puisqu’on tourne les pages selon des gestes qui imitent ceux de l’imprimé. Sur Wattpad – consulté depuis un ordinateur - c’est également la métaphore et le cadre symbolique de la page qui sont convoqués et inscrits sémiotiquement dans l’écran à travers une découpe latérale de blanc dans l’espace graphique - qui disparaît lorsque l’on consulte le texte sur smartphone9. Il faut mentionner également les éléments exogènes qui composent la page sur Wattpad, qui sont autant d’indices sémiotiques de l’environnement numérique. Les «petites formes» (Candel, Souchier, Perrier, 2012) telles que les bulles de commentaires, les étoiles, les étiquettes arrondies de tags renvoient à une métrique de la lecture (hits), et à toutes les modalités et acteurs de ces «lectures industrielles» décrites par Alain Giffard (2011). Le nombre de «vues», le nombre de commentaires, d’étoiles récoltées (en vue d’un classement) inscrit tout fragment du récit dans cette économie de l’attention qu’il s’agit de capter (Citton, 2014). Les publicités ciblées qui s’inscrivent au-dessous du fragment, juste au-dessus de l’espace où cliquer pour continuer la lecture relèvent également de cette logique d’audience et de clic par laquelle les actes de lecture sont comptabilisés et commercialisés (Giffard 2009, 2011).

Si le modèle imprimé de la page est présent, par métaphore, sur Wattpad et dans le fichier epub, le site de l’auteur rompt quelque peu avec cet héritage en proposant quant à lui une lecture-rouleau, qui imite cette fois-ci le rotulus ancien.

Image du texte sur le site de l’auteur

Thierry Crouzet, qui a beaucoup travaillé sur la forme à donner au texte, a cherché ainsi à proposer une lecture continue, non interrompue des fragments. Le texte se présente comme une large colonne que l’on déroule à mesure que l’on lit. Le fond d’écran et le contraste positif des caractères à empattement évoquent cependant la page et les usages typographiques classiques de l’imprimé. L’auteur écrit, du reste, sur son site: «Le rouleau impose la route du récit, un temps long dans l’écriture couplé au temps fragmentaire et bref du Web.10» Il s’agit de proposer un modèle de lecture qui articule le bref (la forme-texte11du fragment) et la continuité temporelle de l’œuvre, qui relie deux temporalités d’ordinaire opposées. Dès lors, en travaillant en profondeur sur l’architexte (Souchier, Jeanneret, 1999) et sur «l’écriture formelle» (Davallon, 2012), l’auteur cherche à organiser un processus de lecture suivie, profonde, humaniste – aux antipodes d’une lecture de survol et des pratiques fragmentées de lecture informationnelle si développées sur le web. Car Thierry Crouzet travaille l’énonciation éditoriale en son cœur en tentant d’effacer toutes les marques les plus patentes du dispositif techno-sémiotique éditorial, ici un système de gestion de contenu très courant, qui encombrent le texte: «À ce moment, il est nécessaire d’éliminer toutes les traces latérales, tous ces hors-texte, toutes ces marges qui nuisent à la lecture. Le texte et rien que le texte.» Il s’agit pour lui d’essayer de retrouver une simplicité du texte qui masque le caractère naturalisé de toutes les pratiques éditoriales - et en particulier du dispositif architextuel que constitue le site - qui, comme E. Souchier le souligne «se cachent sous l’évidence de "l’infra-ordinaire" ou la "fausse neutralité  du  classique"» (Souchier, 1999: 140). Composer un texte à l’écran qui oblitère toute allégeance éditoriale, tout branding, toute marque auctoriale relève sans doute d’une gageure, sinon d’un paradoxe: lorsque disparaît une forme éditoriale, en apparaît nécessairement une autre, infra-ordinaire (Souchier, 1999), qui rend bien vaine l’idée d’un texte brut, d’un texte en soi. De fait, pour sortir d’une pensée de la page présente dans le format epub et pour échapper à la cacophonie éditoriale du web (Deseilligny, 2014: 45) sur Wattpad, l’image du texte sur le site renvoie néanmoins à une forme plus ancienne du livre, le rouleau – une forme peut-être aussi plus légitime dans l’inconscient collectif et humaniste (Vandendorpe, 1999).

L’image du texte donnée à voir sur le site minimise donc la perception de la dimension fragmentaire du récit puisque, littéralement, les fragments s’enchaînent, simplement séparés par un mince filet (et le dernier fragment publié est toujours relié au premier publié) alors que l’on tourne une page dans l’epub, symboliquement, après chaque fragment, tout comme sur Wattpad. Dès lors, le rouleau du site n’a de cesse de rapporter le fragment au tout auquel il se rattache, alors que les pages des autres dispositifs accentuent plutôt la dimension unitaire et close sur elle-même du fragment. Ce travail sur l’image du texte interroge par conséquent la relation et la tension classique entre fragment et série, entre fragment et œuvre: One minute, est-elle une œuvre sérielle ou fragmentaire?
 

1.3. La relation du fragment à l’œuvre

Intrinsèquement la forme-texte12du fragment pose la question de sa lisibilité, de l’ordonnancement des fragments. La première publication de l’œuvre, via les trois dispositifs cités a été maillée sur la chronologie du processus d’écriture. Toutefois, l’autonomie de la plupart des fragments autorise des reconfigurations variées et des propositions éditoriales diverses. Donner à lire les fragments, acte éditorial et auctorial fort, suppose de comprendre  la relation entre le fragment et l’œuvre dans sa globalité.

Dans le projet initial, Thierry Crouzet cherchait à résoudre la tension entre la linéarité de la lecture associée au modèle du rouleau et la nature intrinsèquement close sur elle-même du fragment: «Le rouleau donne l’idée de l’ensemble de l’œuvre mais chaque fragment doit être autonome (linéraire/non-linéaire)13» écrit-il. Cette tension entre le fragment comme unité autonome et la séquence dont il relève est, d’un point de vue techno-sémiotique, inscrite sur le site à travers la logique de la série représentée par une liste: les fragments comportent des titres indicatifs. Pour parcourir les fragments dans un ordre autre que celui de la publication quotidienne, il faut utiliser une table des matières sur Wattpad et un menu déroulant sur le site.

Menu déroulant sur le site personnel de l’auteur. Les fragments sont numérotés.

Menu déroulant sur Wattpad, sans numérotation.

Or, seul le menu déroulant du site associe chaque fragment à un numéro, l’inscrivant dans une série d’une part, mais aussi dans une progression, un ordre narratif où le temps est transformé en espace – pour reprendre l’image évoquée par l’auteur lui-même. Ce qui se donne à voir, dans la «table des matières» proposée sur Wattpad, c’est bien une liste d’emplacements géographiques. De la liste de fragments titrés et numérotés présente sur le site de l’auteur à la liste «géographique» proposée sur Wattpad, il y a là deux propositions éditoriales différentes.

Les travaux de Jack Goody sur la raison graphique (1977) ont bien montré que la liste est une forme texte qui fait sens, qui propose toujours un ordre et qui organise le réel - et ici, la lecture. Elle propose en outre une vision synoptique de l’œuvre à laquelle se rattache chaque fragment; elle met en espace cette «littérature moléculaire» que décrit Thierry Crouzet dans son blog et qui «renvoie à une théorie esthétique, celle de l’échantillonage14». La dialectique qui s’établit entre le projet littéraire, sa réalisation technique et sa mise en texte dans les différents dispositifs apparaît ainsi clairement. En d’autres termes, le projet de l’auteur se double ici, par la nature même de la publication numérique d’un travail éditorial qui renvoie aux questions fondamentales que pose toute littérature fragmentaire pour un éditeur, à savoir: «produire des relations susceptibles d’investissements différents de la part des lecteurs» (Caroline Angé, 2013). Ces lectures différenciées, ces projections de sens multiples, ce «phénomène de différenciation active au sein de la forme» relèvent d’un processus de prédilection sémiotique qui «revient à créer, à partir d’un même espace donné à voir, des textes différents» (Souchier, Jeanneret, Le Marec, 2003: 144). Concrètement, quand certains lecteurs identifieront une table des matières ordonnée en série, d’autres circuleront dans une liste ouvrant le champ des possibles, d’autres enfin interpréteront cette table comme une carte géographique. L’objet liste, l’objet table des matières fonctionnant ici comme un outil prescriptif ou non, c’est-à-dire doté d’un programme d’actions, d’une opérativité technique chargée de valeurs culturelles et symboliques. À travers cette tension entre liste, table des matières, série numérotée se jouent ainsi des représentations du texte, de la nature de la littérature qu’il donne à lire – le fragment - de la relation entre l’unité et l’ensemble.  Je vais maintenant explorer ces relations à travers les modalités de circulation et de construction du sens dans le cœur de l’œuvre.

 

2.  Une écriture fragmentaire qui relie

La dialectique de l’écriture fragmentaire, toujours tendue entre unicité et série comme nous venons de le voir, entre autonomie et interdépendance se donne à appréhender, dans One minute, de manière singulière, car l’œuvre dans sa globalité joue sur les deux pôles. Des éléments internes au récit tissent en effet des liens extra-fragmentaires et introduisent une dynamique de continuité et de succession qui prolonge les effets de série introduits par les numéros sur le site. Dès lors, l’on peut se demander si One minute n’est pas une hyperfiction, autrement dit une œuvre de littérature hypertextuelle qui avance masquée.
 

2.1. Relier pour signifier «la fin de la séparation».

Des éléments de continuité apparaissent, en creux du texte et par-delà la clôture de chaque fragment au sein de la narration, à différents niveaux.
 

2.1.1. Du local au global,  de l’individu au collectif

En premier lieu, l’œuvre se construit sur le lien entre ce qui est donné à voir sur le plan local, dans chaque fragment, en chaque lieu du globe et le moment global, mondial, partagé, par-delà les cultures, les pays - cette minute de seuil, de basculement. De fait, le microcosme de chaque fragment et le macrocosme sont reliés par cette minute vécue partout et qui se clôt de la même manière: l’extinction généralisée, le blackout – ce qui, sur le plan formel relève d’une poétique du «mode pause» en littérature, un arrêt sur image mis en récit et décliné à l’envi, 365 fois. Ce lien du local au global et de l’individu au collectif procède d’une intention poétique et politique car, écrit T. Crouzet, «nous faisons tous l’Histoire»: tous les personnages construisent, écrivent l’Histoire. Par cette relation du micro et du macro, cette autonomie du fragment qui donne à voir, dans sa clôture propre un segment d’universalité, l’œuvre est intrinsèquement synecdotique. À partir de chaque fragment en effet, le lecteur cherche à imaginer, comprendre le tout – d’autant que le lecteur est en effet frappé par la reprise de certains motifs, de certaines postures des personnages qui, par-delà leurs différences ont des comportements similaires.
 

2.1.2.  Une culture commune

Les fragments donnent à voir des personnages souvent rassemblés par une culture commune: celle du web et de ses différentes formes médiatiques, celle de pratiques informatiques, de compétences techniques, de savoirs échangés sur les réseaux. Technophiles, geeks, ils connaissent tous aussi la star de YouTube, Sarah Cash, grande prêtresse d’un show sur YouTube «aux milliards de vues», mi Pythie-mi Cassandre moderne. Le récit les représente en posture d’interprétation du message de Sarah Cash, qu’ils la vénèrent ou qu’ils la méprisent. Spectateurs de Sarah Cash, ils sont souvent lecteurs du code qu’elle transmet en provenance de Zarmina (ou du moins ils essaient de l’interpréter) quand ils ne sont pas eux-mêmes auteurs de code du fait de leur passion ou de leur profession (développeurs, hackers…). La culture ainsi esquissée à travers ces portraits évoque l’humanisme numérique tel que le conçoit Milad Doueihi (2011), qui repose sur «la fin de la séparation» (mot qu’il emprunte à Lévi-Strauss) - qui consiste ici en un jeu permanent entre brisure du fragment et suture, entre détaché et relié. La fin de la séparation signifie «la réduction de la distance entre cultures, civilisations et pays produite par la nature même des plateformes culturelles» (Doueihi, 2011: 52) en d’autres termes cette culture numérique partagée, qui se matérialise par des pratiques communes comme l’anthologie, des références, des lectures.


2.1.3. Correspondances et liens établis à travers un travail sur le point de vue

Bien qu’il n’avance pas dans le temps, le récit progresse et l’intrigue se complexifie à mesure que le lecteur rencontre de nouveaux personnages. En dépit d’une fin inéluctable et toujours identique, l’auteur entretient un certain suspense, de segment en segment, distillant des indices ici ou là, établissant des correspondances. Le ressort le plus patent de cette poétique du lien par-delà le bris des fragments réside dans le choix de jouer sur les points de vue et d’explorer toutes les possibilités de cette ressource: aussi plusieurs fragments se passent-ils au même endroit, mais à travers le point de vue de personnages différents. La récurrence de certaines localisations dans les titres indique ainsi au lecteur que la même scène est décrite par deux ou trois protagonistes. Thierry Crouzet s’est en effet inspiré de la série  télévisée The affair mais aussi du Quatuor d’Alexandrie de Lawrence Durell (1957). Aussi des points de vue opposés, complémentaires se succèdent-ils dans la linéarité de la publication, donnant au lecteur une vue d’ensemble de la scène. Par exemple, on peut lire trois fragments intitulés «Türkmenbaşy, Turkménistan, 00:45» qui se suivent et qui racontent une évasion de prison entre celui qui est censé être libéré (et qui veut se suicider en fait), celle qui le guette pour faciliter son évasion et celui qui doit l’aider de l’intérieur. Deux autres fragments à Vancouver décrivent une même course poursuite dans Vancouver, côté fuyard et côté policiers. À Porto, au Portugal, à 20:45, deux personnages se heurtent en se promenant dans un parc, car ils sont tous les deux en train de regarder la même émission sur leur téléphone. Ce travail sur le point de vue permet ainsi à l’auteur de composer des associations, des séries, des séquences narratives complexes, qui relient plusieurs fragments entre eux. Un sous-récit, local, s’écrit dans la liaison entre des fragments épars.

Un autre procédé, proche du précédent, consiste à proposer des scènes qui ont la même localisation topographique (les titres de fragments sont identiques) mais qui ne se passent pas exactement au même endroit. La NSA procure à cet égard à Thierry Crouzet un espace narratif très fécond et un gros contingent de personnages puisque une dizaine de fragments sont situés peu ou prou dans les locaux de la NSA. L’ensemble compose ainsi une séquence qui donne à voir l’agence comme une véritable ruche où les employés travaillent, tentent de décrypter des codes, s’espionnent les uns les autres – en d’autres termes, un microcosme à elle seule, qui a les yeux braqués sur le reste du monde - forme moderne de panopticon où tout le monde se regarde. Un dernier exemple, à Bangalore, en Inde, à 1:15 rapproche les fragments 245 et 276. Deux personnages sont situés dans des pièces différentes d’un centre de développement en 3D: Ayushi et Yash. L’allitération de leur prénom les rapproche également et contribue à construire poétiquement ce lien discret entre des fragments.

Thierry Crouzet déplie, déploie, met en récit des points de vue sur le monde et ce faisant, il fait entendre différentes voix qui relève de l’anthropologie de l’altérité chère à Bakhtine (1970). Texte éminemment dialogique, polyphonique donc, One minute est à cet égard performatif également dans la mesure où il laisse entendre que le sens s’élabore dans l’entre-deux du point de vue, dans la polyphonie même des regards portés sur les évènements et sur autrui. En cela, la forme fragmentaire fait de la compréhension (d’autrui) une éthique, et elle célèbre l’altérité et la relation dialogique à l’autre et à soi-même. Les personnages de Thierry Crouzet, profondément bakhtiniens, sont en permanence animés de la volonté de comprendre des signaux, des messages envoyés par d’autres êtres vivants; la saisie de soi y est motivée par l’intérêt porté à l’autre, et à l’altérité en général. Pour Bakhtine, mais pour Thierry Crouzet aussi dans One minute, le sens est en outre un processus qui ne souffre ni clôture ni stabilisation - ce que suggère aussi on l’a vu la métaphore du rouleau sur le site. Le sens est en reconfiguration permanente, dans un temps long – fût-il ici représenté par la même minute vécue par des dizaines de personnages différents. À constater ces liens discrets entre les fragments, l’on en vient à se demander si One minute n’est pas une hyperfiction in absentia, c’est-à-dire un récit hypertextuel auquel il ne manquerait que les balises techniques pour créer la suture informatique.
 

2.2. Une œuvre hypertextuelle?

One minute déploie des éléments en tension qui font progresser la narration:  d’abord, cette œuvre à la forme fragmentaire, narrative et stylistique classique, manifeste régulièrement cet «éclat du bref» propre aux micro-fictions, ce «régime de potentialité maximale15» (Rabaté, Schoentjes, 2010), à travers les portraits des personnages, très nourris en suggestions. Ensuite, le récit joue aussi pleinement des figures propres au fragmentaire, et notamment de l’asyndète pour produire des effets de sens (Vandendorpe, 1999: 142), dans des jeux de contiguïté et de rupture entre les fragments,qui peuvent composer des diptyques voire des triptyques, mais aussi et à l’inverse être fortement en rupture de ton, de style, etc. J’ai également mentionné l’utilisation de la synecdoque dans la narration, dans la relation entre l’unité et le tout, qui constitue une figure classique de la littérature hypertextuelle (Clément, 1995). Enfin, il s’agit d’un texte qui dispose des liens internes, des jeux de correspondance, d’échos, de réminiscences qui finissent par faire de la lecture une activité d’enquête, de recueil d’indices, de mise en relation d’éléments pour tenter de comprendre l’origine de ce blackout. En d’autres termes, le projet et la structure de l’œuvre sont marqués par une pensée de l’hypertexte: il ne manque à l’œuvre que les balises html permettant de relier les fragments et les personnages pour faire apparaître sur le plan formel les correspondances, figures et liens propres à la littérature hypertextuelle. Du reste, la représentation cartographique des liens entre les fragments, à laquelle Thierry Crouzet a très tôt donné accès manifeste ce caractère rhizomatique et serait très intéressante à exploiter d’un point de vue éditorial.

 

En guise de conclusion, il faut mentionner que les lecteurs ont été très  actifs dans l’écriture et après avoir évoqué les figures d’auteur, je terminerai donc par celles du lecteur. J’ai tardé à mentionner cet aspect mais il est central dans l’œuvre: la publication sur Wattpad visait précisément à rebondir sur les commentaires des lecteurs dans l’écriture quotidienne, «à ouvrir l’atelier pour laisser entrer le lecteur», comme l’écrit Crouzet. L’auteur s’inspire ainsi de leurs suggestions et à la fin de certains fragments, on peut lire par exemple un «PS» mentionnant «Sur une idée de: Goofy». Les lecteurs se prennent au jeu du récit et de son intrigue, émettent des hypothèses d’interprétation dans les commentaires, cherchent des clefs de lecture. Lecteurs actifs donc, enquêteurs, mais aussi exégètes, et parfois correcteurs – certains soulignent des coquilles; lecteurs évaluateurs enfin quand ils complimentent, encouragent, jugent le texte, composent leurs anthologies (Doueihi, 2008): autant de figures de lecteurs qui émergent de ces différents espaces éditoriaux et des liens tissés avec l’auteur, au gré d’une publication égrainée, dans un environnement technique spécifique. Dès lors, One minute peut sans doute être lue comme une métaphore du processus de lecture, une incarnation d’une théorie de la lecture qui pense le sens comme complexe - inscrit dans le rapprochement de points de vue. Les personnages, je l’ai déjà dit, sont souvent en train de décrypter le message des Zarminiens, de tenter de comprendre un code, une anomalie, un dysfonctionnement: ils interprètent la forme des nuages, les signaux dans le ciel… Le texte propose ainsi une belle mise en abyme de la posture du lecteur qui évoque une approche humaniste de la lecture, au sens où l’entend Milad Doueihi: «Un lecteur toujours déjà auteur, mais auteur dans un sens nouveau, ancré dans une hybridation agencée par le numérique et l’anthologisation» ( 2011: 110). Avec l’écriture fragmentaire, les questions posées concernent fatalement leur rapport à un ensemble (l’œuvre), à une série ou à une séquence (l’ordre), et à la relation tissée entre le lecteur et l’auteur - par la saturation de blancs, par le jeu des commentaires ici. Comme le souligne Caroline Angé (2012), «le fragment est avant tout affaire de lecture» et c’est bien ce que met en œuvre ici Thierry Crouzet avec One Minute.

Pour citer
Deseilligny, Oriane. 2017. « One minute de Thierry Crouzet: métamorphoses d’un texte, d’un dispositif à l’autre ». Dans Les formes brèves dans la littérature web. Cahiers virtuels du Laboratoire NT2, n° 9. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/cahiers-virtuels/article/one-minute-de-thierry-crouzet-metamorphoses-dun-texte-dun-dispositif-lautre>. Consulté le 17 octobre 2017. http://nt2.uqam.ca/fr/cahiers-virtuels/article/one-minute-de-thierry-crouzet-metamorphoses-dun-texte-dun-dispositif-lautre.