L’expérience du multilinguisme sauvage

Entretien avec Martine Neddam
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Du 23 au 28 septembre 2013, plusieurs membres du Laboratoire NT2 ont participé au congrès international «Chercher le texte» de l’Electronic Literature Organization (ELO), qui s’est tenu à Paris dans les locaux du Centre Pompidou, de la Bibliothèque nationale de France, de l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs et du Cube – Centre de création numérique. Lors de ce congrès, l’équipe du NT2 a organisé une table ronde portant sur la traduction et la préservation des œuvres numériques. Y étaient notamment présentés les efforts de la revue de littérature hypermédiatique en ligne bleuOrange dont une des missions est, en plus de proposer aux internautes des œuvres originales en français, de présenter à chaque numéro des traductions d’œuvres numériques marquantes produites initialement dans une autre langue. Les discussions ayant suivi cette table ronde ont été l’occasion d’entendre les points de vue de plusieurs autres participants au congrès (artistes, chercheurs et étudiants) sur la question de la traduction et d’aborder le problème du multilinguisme sur le Web.

Une des interventions les plus passionnées entendues lors de ces discussions a été faite par Martine Neddam. À la demande du Laboratoire NT2, Neddam a accepté de revisiter son intervention dans le cadre d’un entretien exclusif.

Martine Neddam est une artiste qui utilise le langage comme matière première. Les actes de langage, les modes d’adresse, la parole dans l’espace public, telles sont les thématiques qui alimentent son œuvre dès l’origine. À partir de 1988, elle expose des objets porteurs de textes (bannières, plaques gravées, ombres sur le mur) dans des galeries et des musées. Elle a aussi réalisé de nombreuses commandes publiques dans plusieurs pays d’Europe: Pays-Bas, Grande-Bretagne, France.

Depuis 1996, elle crée sur Internet des personnages virtuels qui mènent des existences autonomes d’artistes, sans jamais qu’elle ne se manifeste comme leur auteur.

Elle travaille actuellement à la création d'un logiciel en ligne qui permet la composition créative de contenus en ligne, textes, images et sons, logiciel inspiré des expérimentations pionnières du net.art1.

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JG Pendant le congrès ELO, lorsque le NT2 a présenté ses travaux, vous avez eu une réaction assez viscérale pour défendre le multilinguisme de vos œuvres plutôt que leur traduction classique. Est-ce que vous pouvez nous rappeler votre intervention?

MN J’ai réagi parce que même si le sujet de la traduction et des langues m’intéresse beaucoup, j’avais le sentiment que ce que disaient les intervenants et les congressistes ne correspondait pas du tout à ma propre expérience. En fait, les discussions m’ont plutôt donné envie de plaider pour une déconstruction de l’idée de traduction, pour une remise en question de ses présupposés. Car la traduction présuppose que les langues sont des entités homogènes et non mélangeables; pour un traducteur, une langue brouillée, mélangée ou contaminée est une langue dégradée, amoindrie. Pourtant, nous vivons et travaillons constamment avec des langues mélangées, impures – et il ne me semble pas que ce soit quelque chose à déplorer, bien au contraire. Il faut célébrer ce mélange, ces croisements constants.

D’après ma propre expérience, et je pense surtout à mon vécu en ligne des quinze dernières années, c’est souvent ce brouillage qui a servi de moteur à la création. Alors lorsque quelqu’un se fait le défenseur de la pureté des langues, j’ai envie de dire: «Mais si vous nous aviez enlevé ce mélange, on n’aurait pas pu créer!» L’impulsion créative est venue de ces situations étranges où les langues se mélangeaient ou se dégradaient, nous forçant à inventer de nouvelles solutions pour communiquer et nous exprimer. C’est d’ailleurs pour rendre compte des bizarreries linguistiques du Web que j’ai inventé Mouchette. Car quand je repense aux quelques moments originels qui ont présidé à sa naissance, il s’agit précisément de moments où il y avait décalage entre les langues.

Voilà ce dont je voulais reparler suite au congrès. Ce n’était peut-être pas tout à fait clair pour moi lorsque j’ai fait mon intervention à Paris, mais je savais que j’avais envie d’y revenir pour préciser ma pensée.

JG En préparation de cet entretien, vous avez d’ailleurs mentionné que vous préfériez l’expression «multilinguisme sauvage» à celle de bilinguisme (ou de trilinguisme, quadrilinguisme, etc.) pour parler de vos œuvres, et plus généralement de la situation linguistique sur le Web.

MN C’est une expression qui m’est venue au débotté pour désigner ce mélange des langues qui s’opère souvent à l’arraché. Au fond, c’est ce qui bat en brèche l’idée que peut se faire un traducteur de son métier: un traducteur est là pour caler l’un sur l’autre deux systèmes qui, dans les faits, ne peuvent pas être calés. Parce que les langues se décalent constamment les unes les autres, selon des modalités et avec des effets impossibles à prévoir. Bref, de manière sauvage. Et ce décalage, même s’il peut agacer le traducteur, est ce qui génère l’étincelle nécessaire à la création. Ou du moins, c’est ce qui l’a générée il y a dix, quinze ou vingt ans, quand on s’est mis à explorer les possibilités créatives du Web. Maintenant, après plusieurs années de vie en ligne, ce mélange à l’arraché est devenu un style, parfois même une mode. Par exemple, il y a des sites bilingues conçus en très mauvais anglais et en très mauvais français où on parvient néanmoins à se retrouver. Enfin… Si le traducteur peut regretter ce décalage, cette impossibilité à caler les langues les unes sur les autres, nous, on contraire, on peut en jouir, en profiter. Lorsque je parle de multilinguisme sauvage, je pense d’ailleurs la partie «sauvage» au sens de Claude Lévi-Strauss (1962), au sens de la pensée sauvage du bricoleur qui fait preuve d’une ingéniosité immédiate en réponse à ce qui l’entoure.

JG Comment est-ce lié à votre propre expérience du multilinguisme, maintenant que vous vivez et travaillez à Amsterdam?

MN En tant qu’artiste, et ce bien avant l’arrivée du Net, j’ai toujours utilisé la langue comme matière première, je me suis toujours amusée avec les effets de langue comme matière première dans la relation d’artiste à spectateur. J’ai notamment beaucoup travaillé avec les actes de langage et les ordres – non pas pour traiter la langue comme s’il s’agissait de poésie, mais plutôt pour interroger sa présence dans l’espace public et ce qu’elle crée lorsqu’elle s’y inscrit. Autrement dit, je me suis toujours demandé si les textes qui nous entourent s’adressaient à nous ou pas. Si on voit une insulte écrite sur un mur, doit-on la prendre pour soi? Qui est le locuteur de cette insulte? Et son récepteur? À quel moment doit-on se sentir effectivement insulté? J’ai même déjà monté une exposition où j’avais inscrit sur des bannières des insultes et des injonctions telles que: «Arrache-moi», «Déchire-moi», etc. qui avaient un effet de séduction, comme si les bannières s’adressaient elles-mêmes à l’individu dans la salle pour exprimer une pulsion masochiste. De plus, cette exposition, que j’ai créée en français, a été mieux acceptée en Hollande que dans mon pays d’origine, la France. Comme si la traduction ajoutait un filtre qui permettait de réfléchir à l’effet du discours.

JG Est-ce que ce sont ces phénomènes que vous avez continué d’explorer en participant à la NOA language school, l’été dernier?

MN Oui, bien sûr. Mais ça s’est fait de manière un peu improvisée. En fait, les deux organisatrices2, que je connaissais déjà et qui savaient ce sur quoi je travaillais, sont venues me voir en disant: «Ça fait des années qu’on essaie de parler néerlandais et on n’y arrive pas!» Il faut dire que l’une d’elles est Libanaise alors que l’autre est Italienne… En discutant avec elles et en gardant en tête la dimension performative du langage, j’ai donc décidé d’inventer un petit atelier sur le mauvais néerlandais, pour explorer ce qui nous empêche de parler néerlandais chez les Néerlandais.

Dans ma pratique de la langue, je m’intéresse souvent davantage à l’acte lui-même plutôt qu’au sens du message – bref, au contexte qui porte le message au-delà des mots. Par exemple, lorsqu’on bavarde avec un Néerlandais, le problème n’est pas tant ce que l’on dit que l’inconfort qu’on lui inflige en le confrontant à un accent et à une mauvaise syntaxe auxquels il n’est généralement pas exposé et pour lesquels son oreille n’est pas faite. La langue n’est pas qu’un problème d’énonciation, c’est aussi un problème de réception. On pourrait dire que le parleur et l’écouteur se partagent le blâme – l’un parce qu’il a un mauvais accent, l’autre parce qu’il ne sait pas entendre au travers de cet accent. Il s’agit de quelque chose dont les Québécois ne se rendent souvent pas bien compte, puisqu’ils ont une oreille très large et comprennent bien une grande variété d’accents. En fait, les Québécois se formalisent peu de ceux-ci. Lorsque j’habitais au Québec, j’ai souvent fait affaire avec des assistants téléphoniques qui avaient des accents incroyables, que ce soit en anglais ou en français. Avec des accents pareils, on ne leur aurait jamais fait occuper des postes de ce genre dans un autre pays. Mais au Québec, et au Canada en général, ça se fait. Alors qu’en Hollande, pas du tout. Et en France encore moins!

JG Est-ce qu’il ne s’agit pas un peu d’une question politique? Après tout, le français est considéré comme une langue majoritaire, alors que le néerlandais est plutôt minoritaire. Il y a quand même une relation de pouvoir qui doit entrer en jeu…

MN Oui, en effet. D’une part, les Néerlandais ne veulent pas trop imposer leur langue aux autres parce qu’elle est minoritaire. Mais d’autre part, inconsciemment, ils ne la partagent pas parce qu’ils veulent la garder pure, la protéger de l’autre qui menace de la dégrader. C’est pour ça que j’ai fait mon atelier sur le mauvais néerlandais. Je voulais inviter les Néerlandais à faire un effort, à venir écouter cette langue malmenée par des locuteurs dont le néerlandais n’est pas la langue maternelle. Il faut apprendre à accepter et à embrasser les dégâts, les dommages faits à la langue. C’est nécessaire dans le monde où l’on vit. Ça ne veut pas dire que les limites entre bonne et mauvaise langues n’existent pas, ça veut seulement dire qu’il y a des zones où les langues se brouillent les unes dans les autres, des zones où des locuteurs non natifs s’expriment un peu mal ou vont faire intervenir au débotté des mots tirés d’autres langues parce que cette langue qui n’est pas la leur leur échappe… Tous ces effets, on peut en souffrir, mais on peut aussi en jouir.

JG À ce sujet, vous aviez déjà dit que ce genre de situations donnaient parfois naissance à une langue plus authentique, plus proche du ressenti, justement parce qu’on la maîtrise mal, parce qu’on a moins de filtres.

MN Oui, parce que la maîtrise d’une langue permet aussi un certain contrôle mental. Lorsque l’on maîtrise une langue, on peut mieux masquer les émotions qu’on ne veut pas laisser voir ou contenir celles qu’on ne veut pas trop laisser aller. Tandis que quand on maîtrise mal la langue que l’on utilise, les émotions traversent d’elles-mêmes. Il devient beaucoup plus difficile de masquer ou de contenir ce que l’on ressent. Et c’est quelque chose que j’ai pu observer à plusieurs reprises lorsque j’ai mené mon atelier sur le mauvais néerlandais.

C’est ce qui s’est passé aussi en travaillant avec Mouchette. L’invention du personnage a permis de faire accéder à la surface quelqu’un qui était à l’intérieur de moi et que je ne connaissais pas, qui était contenu sous des couches et des couches de contrôle social. Mais on est tous faits comme ça, on a tous au cœur de soi un enfant enveloppé dans une construction culturelle complexe qui le masque et le cache. Et parfois, dans certaines circonstances, on devient capable de s’adresser à cet enfant, comme si on ouvrait une série de poupées gigognes pour aller lui dire bonjour. Autrement dit, l’enfant est toujours là, entier; il suffit de trouver les circonstances qui vont lui permettre d’émerger. Et pour moi, ces circonstances sont venues de la langue.

Ça a commencé vers 1992. À l’époque, je communiquais avec des gens très intéressants sur un MOO3 où l’on parlait de philosophie, de vie artificielle, de code et de littérature. Je fréquentais deux espaces du genre en ligne: le MediaMOO du MIT et le PMCMOO (PostModernCulture MOO) de la University of Virginia. Sur ces MOO, des intellectuels s’amusaient comme des petits fous à créer des objets de langue, des espaces de langue – bref, un univers de langue. À l’écran, le code et les dialogues se mélangeaient dans un seul environnement textuel… Pour moi, c’était absolument fascinant. Mais très vite, je me rendais compte que mon anglais ne me permettait pas de dire tout ce que j’aurais voulu dire, simplement parce qu’il était beaucoup plus pauvre que celui des gens avec qui je discutais. Même si mon langage passif en anglais était assez bon pour que je comprenne des discussions théoriques sur ces sujets, mon langage actif ne me permettait pas d’énoncer mes pensées au bon moment, dans le fil de la conversation. C’est un phénomène bien connu et assez courant: j’avais surtout lu sur ces matières en français, alors je n’avais jamais eu l’occasion de former mon vocabulaire anglais pour en discuter. Et comme les gens sur le MOO ne pouvaient pas entendre ma voix, même si je leur disais que j’étais Française, ils l’oubliaient au bout de deux ou trois phrases. J’avais alors l’impression de parler comme un bébé. Mon niveau de langue n’était pas à la hauteur et ça m’énervait un peu.

Donc un jour j’ai eu l’idée de créer ce personnage de douze ans – et du coup, ça allait beaucoup mieux. Bien sûr, les gens savaient très bien que je ne pouvais pas vraiment avoir douze ans, mais ils jouaient le jeu. D’ailleurs, le jeu faisait partie de l’univers où on se trouvait, parce que déjà il fallait se donner un nom pour y accéder. Et si on s’appelait John ou Martine, c’était déjà pris, alors il fallait s’inventer une identité. C’est donc cette expérience de création d’un personnage qui m’a permis de révéler une autre langue qui faisait intervenir quelqu’un d’autre à l’intérieur de moi-même.

JG Est-ce qu’il y a une hiérarchie dans les langues que vous utilisez dans vos œuvres et vos projets en ligne? Est-ce que chaque langue possède une fonction ou une personnalité différente?

MN Je n’ai jamais rien créé en néerlandais. Par contre, j’ai déjà travaillé avec de la fausse langue. J’ai même inventé un outil qui crache de la fausse langue pour toutes les langues utilisant notre alphabet en analysant l’occurrence des lettres dans les mots. Ce n’est pas très difficile à programmer, lorsque la génération de fausse langue demeure au niveau du mot. À ce propos, il est intéressant de voir à quel point il est facile pour la machine de créer des nouveaux mots alors que, pour l’être humain, il est pratiquement impossible d’imaginer un mot qui n’existe pas déjà. Ce sont d’ailleurs des outils du genre que les agences de publicité utilisent quand elles doivent créer des noms pour des nouveaux produits ou des nouvelles compagnies.

JG Le langage encadre tellement toute notre expérience du monde qu’il est difficile pour l’humain de penser quelque chose qui n’y est pas déjà.

MN Voilà. Et ce que vous venez de dire, ça définit beaucoup ce qui se passe en ligne. Ça décadre. Ça crée des phénomènes bizarres, ça invente de nouvelles possibilités. Et c’est quelque chose qu’il faut célébrer. Ce n’est pas que je veuille jeter la traduction à la poubelle; je crois seulement qu’il ne faut pas oublier de se réjouir de ces zones où les langues se décalent pour donner lieu à des situations incroyables.

JG Dans une certaine mesure, on peut dire que vos projets sont volontairement intraduisibles.

MN Au fond, oui. Mes projets sont nés de contextes linguistiques très spécifiques. Par exemple, même si je suis Française, si je fais une œuvre de Mouchette, je suis obligée de la faire en anglais. Si je faisais une Mouchette francophone, je ne trouverais pas les bonnes ressources, je ne saurais pas comment la faire parler. Elle aurait forcément des mots trop intellectuels, trop adultes, alors que la Mouchette anglophone est plus limitée et doit faire preuve de créativité pour s’exprimer dans un langage simple.

JG Au fur et à mesure que votre maîtrise d’une nouvelle langue augmente, avez-vous envie de revisiter vos anciens projets?

MN Non, je ne pourrais pas faire ça. Lorsque je me lance dans un projet, c’est la langue qui lui donne sa forme. Les restrictions de la langue font partie du processus créatif. Sans ces restrictions, je n’aurais pas été capable de créer un personnage comme Mouchette. Au mieux, je peux parfois essayer de traduire en français un projet de Mouchette qui a d’abord été réalisé en anglais, en faisant un effort pour conserver le même niveau de langue et en me replongeant dans la tête du personnage anglophone pour trouver la note et le ton justes… Mais à la base, c’est le fait de me sentir enfermée dans la langue, restreinte dans ma personnalité intellectuelle par une langue que je maîtrise mal qui a servi de moteur à ma créativité. Parce que contrairement à ce que l’on peut penser, on n’a pas accès à tous les niveaux de notre propre langue. On pratique toujours un niveau de langue qui correspond à notre âge, notre situation, notre classe sociale, etc. À moins d’être comédien, on peut difficilement en sortir, on ne peut pas se mettre tout d’un coup à parler comme un adolescent des banlieues. Donc le fait de passer par l’anglais m’a permis de rompre avec cette identité contrainte pour accéder à un langage et à des pensées qui étaient, pour moi, inhabituels.

Mon parcours de création est jalonné de moments où ces décalages entre les langues et ce sentiment d’aliénation qui les accompagne ont permis, de façon souvent amusante, de faire surgir des émotions plus authentiques – parce que j’étais incapable de les tempérer, parce qu’elles échappaient aux contraintes habituelles des comportements sociaux acquis qui nous permettent de vivre avec les autres. Car la construction sociale qui est notre langue ne sert pas seulement à contrôler nos émotions; elle nous en éloigne aussi. Par exemple, avec Mouchette, j’ai pu redécouvrir cette espèce de rage joyeuse qui définit l’adolescence, comme une énergie qui se bat pour sortir et s’exprimer.

JG En préparation de cet entretien, vous avez fait référence à l’aspect politique du multilinguisme et du monolinguisme en vous référant notamment à Jacques Derrida (1996). En quoi est-ce que les théories de Derrida vous ont aidée à penser votre démarche artistique? Vous pouvez revenir sur cette question du politique dans votre relation aux langues?

MN Ce que dit Derrida, selon moi, reflète la condition humaine: le moi n’est jamais monolingue. Parler, échanger, c’est toujours passer d’une langue dans l'autre. Et là-dessus, mon multilinguisme sauvage dit la même chose que le monolinguisme de l’autre de Derrida: l’aspect politique de la question linguistique, c’est comprendre et accepter que parler implique de mélanger la langue.

JG Ça nous ramène à ce que vous disiez au début de l’entretien, à propos du traducteur qui doit traiter les langues comme des entités mathématiques et faire en sorte qu’elles se calent les unes sur les autres…

MN En effet. Bien sûr, ça reste important de faire de la traduction. Mais le fonctionnement de la traduction n’est pas du tout le même que celui de la parole réelle. Et ça devient de plus en plus évident sur le Net, où les langues se mélangent toujours davantage. Par exemple, les graphistes peuvent maintenant mélanger différents alphabets, alors que dans les premiers temps du Net, c’était impossible. De nos jours, on peut retrouver dans un même document des mots chinois, russes, grecs, etc. On ne les comprend pas nécessairement, mais il suffit souvent de savoir qu’ils sont là. Ce qui compte est leur rencontre, leur cohabitation.

Au fond, on peut jouir de cette cohabitation de la même façon qu’on peut jouir de la cohabitation des visages et des gens dans l’autobus. Pour moi, venir à Amsterdam, c’était un peu ça aussi: être dans le bus ou le tramway et entendre parler toutes sortes de langues. À Lyon, où je vivais avant de venir ici, il n’y avait pas ce mélange, ce cosmopolitisme, ce frottement des langues, des visages et des corps.

JG Mais si on revient aux discussions qui ont eu lieu au congrès ELO… Les personnes présentes insistaient souvent sur l’importance de la traduction pour la survie, la préservation et la diffusion des œuvres numériques. Comment imaginez-vous l’avenir de vos propres projets dans ce contexte?

MN Traduire pour perpétuer, c’est ça?

JG Oui. C’est une idée empruntée de la littérature classique et de la littérature papier: lorsque l’on essaie de fixer un canon, il faut aussi le traduire pour le diffuser et assurer sa pérennité. Donc que se passe-t-il à partir du moment où on prend le pari de ne pas traduire?

MN Je peux difficilement me prononcer là-dessus puisque, encore une fois, ça ne correspond pas à ma propre expérience. Au contraire, mes projets passent très bien dans toutes sortes d’univers, sans qu’il soit nécessaire de les traduire. C’est vrai que Mouchette est basée sur un langage très simple et comporte beaucoup de visuel, mais il n’en reste pas moins que la teneur du message traverse sans problème les frontières des langues. Par exemple, il y a des communautés de fans qui se développent en Russie et en Corée, où des gens ont mis sur pied des blogues pour raconter des histoires autour de Mouchette. Je ne peux pas les lire, parce que je ne parle ni le russe ni le coréen, mais je les copie quand même pour les conserver dans le blogue de Mouchette. Je copie et je rediffuse sans comprendre, mais en ayant le sentiment d’être comprise!

JG Peut-être est-ce justement parce que Mouchette a été créée dès le départ pour refléter la réalité linguistique du Web plutôt que d’emprunter un modèle littéraire existant?

MN Absolument. J’ai tout pensé et tout fait à partir du Web, parce que je me suis retrouvée dans une situation où cela m’apparaissait comme une nécessité. C’est sûr que si j’avais pris le temps de préparer mes phrases à l’avance pour échanger sur le MOO que je fréquentais à l’époque au lieu de dialoguer en temps réel, j’aurais pu m’exprimer avec un niveau de langage plus intellectuel, plus élevé. Mais en restant dans l’immédiat, j’étais obligée d’adopter une langue plus simple.

Je ne voudrais toutefois pas laisser croire qu’il ne s’agit que d’une question de niveau de langage. J’ai aussi beaucoup travaillé les images et les phénomènes para-langagiers, notamment les effets d’intimité. Parce que sur le Net, il y a présence du corps. Par exemple, j’ai toujours travaillé Mouchette comme une présence intime, une proximité corporelle. Et d’une certaine manière, cette proximité corporelle porte elle aussi le langage. Même si on ne comprend pas ce que quelqu’un nous dit, s’il nous le dit à 5, 10 ou 20 cm du visage, il y a quand même quelque chose qui passe: le fait de percevoir cette distance physique de 20 cm plutôt que d’1m20 porte une grande partie du message.

JG Donc il y a eu beaucoup d’évolution entre ce que permettaient les MOO, où on devait se contenter de la norme de codage ASCII, et ce que l’on peut faire maintenant.

MN C’est vrai, mais il y a toujours eu des choses autour des mots, du paralinguistique. Par exemple, le Net est un environnement tactile. On utilise le bout de ses doigts, on clique, on agrippe la souris, on la fait glisser… Tout ça se manifeste à même l’écran, par la présence de la main. Et quand bien même il ne s’agirait que d’une flèche qui se transforme en index pour activer un lien, cette tactilité se donne à voir et s’éprouve par le système nerveux.

Aussi, tous ces effets sont des effets de langage dans la mesure où on accepte que le corps est présent dans le langage. Donc même s’il n’y a pas de mots, il y a présence du corps – ou plutôt, même si on ne comprend pas les mots, on peut comprendre le message corporel de quelqu’un qui vous invite à toucher une page, à explorer une surface, à révéler des endroits sensibles.

JG Quel effet cela a-t-il sur les langages de programmation que vous utilisez? Est-ce que cela a des répercussions sur la production technique de vos projets?

MN J’ai une compréhension métaphorique du Net. L’image perceptible, la surface rendue par le navigateur, serait un peu comme la peau, alors que le texte qui se trouve derrière, c’est-à-dire le code, tiendrait lieu de chair. C’est comme si on se retrouvait face à un corps reconstitué. Mais cela implique que l’on porte attention au code source, que l’on perçoive son existence.

À l’époque, j’ai été formée par la présence du code que je pouvais déchiffrer sans avoir aucune compétence informatique formelle. Maintenant ce serait peut-être différent: avec la multiplication des langages informatiques, ça devient de plus en plus difficile de s’y retrouver… Cependant, cette idée de chair et de peau, de code et de surface formant ensemble un corps, demeure. C’est comme si un autre corps était placé en face du corps de l’internaute. On ne comprend peut-être pas toujours ce qui se passe sous la surface, de la même façon qu’on ne comprend pas toujours ce qui se passe dans notre corps lorsque l’on rougit sous le coup d’une émotion, mais ces manifestations de surface, même incomprises, nous rappellent néanmoins la présence de la chair sous la peau.

Et je trouve cette idée de double langage très intéressante. Il y a toujours du code qui irrigue la surface, qui fonctionne derrière pour faire vivre le corps. Mais en même temps, cette présence du code est une chose à laquelle pensent de moins en moins les très jeunes gens de la nouvelle génération. Ils utilisent des applications, vont sur Facebook et échangent des messages, mais ils se soucient peu du code – alors que nous, aux débuts du Web, on n’avait pas le choix.

Ce qui m’amène à l’esthétique du glitch: finalement, ce qui nous sauve de cette cécité grandissante face au code, c’est quand ça déraille. C’est lorsque ça ne marche plus que le code refait surface – parce que si tout fonctionne parfaitement, on n’a jamais vraiment l’occasion d’y penser. Sur le Net, par exemple, il y a beaucoup d’artistes qui travaillent l’image corrompue, dans la mesure où elle raconte ce retour à la surface du code. Ce n’est d’ailleurs pas qu’une question d’esthétique; il y a aussi une morale du glitch qui se manifeste lorsque le code refait surface comme un petit diable malin pour défaire ce qui a l’air de trop bien marcher et nous rappeler le double langage du code derrière l’image.

C’est le même phénomène qui se produit avec les mauvaises traductions dont on s’amuse tant sur Internet (je pense au groupe Facebook «Traductions de merde» ou au site Engrish.com). De la même façon que l’image corrompue fait appel à la morale du glitch pour nous rappeler la présence du code, la traduction corrompue nous rappelle le brouillage des langues, l’impossibilité du monolinguisme et le multilinguisme sauvage du Web.

Et on est tous faits comme ça. On est tous des multilingues sauvages. De temps en temps, on saute sur un mot et on décide de son sens, alors que personne d’autre ne partage notre définition. Et on le fait même dans notre propre langue! C’est ça, la morale du glitch linguistique: on est tous soi-même ces petits lutins qui s’approprient les mots et décident de ce qu’ils veulent dire. C’est comme ce passage dans Through the Looking Glass où Humpty Dumpty explique à Alice sa théorie du langage:

“I don’t know what you mean by ‘glory’,” Alice said.

Humpty Dumpty smiled contemptuously. “Of course you don’t – till I tell you. I meant ‘there’s a nice knock-down argument for you!’”

“But ‘glory’ doesn’t mean ‘a nice knock-down argument’,” Alice objected.

“When I use a word,” Humpty Dumpty said, in rather a scornful tone, “it means just what I choose it to mean – neither more nor less.”

“The question is,” said Alice, “whether you can make words mean so many different things.”

“The question is,” said Humpty Dumpty, “which is to be master – that’s all.” (Carroll, 1871)

Donc voilà le véritable aspect politique du langage: former le sens, c’est un acte d’autorité, un acte de maître. Ça donne lieu à toutes sortes d’absurdités, mais ce ne sont pas des absurdités en-dehors de la langue; il n’y a pas de bons et de mauvais, pas de héros et de méchants – ça fonctionne comme ça, c’est tout. Personne n’est là pour «casser» la langue.

JG Internet, c’est un peu ça: une occasion de se libérer de l’Académie française et du Webster’s, de laisser les frottements et les contacts inattendus créer de nouveaux sens.

MN C’est ça. Tout à coup, c’est l’autorité qui légitime le savoir, et non plus le savoir qui légitime l’autorité. L’espace du Web est constamment en train d’être négocié. Wikipédia en est un bon exemple: grâce à la collaboration participative, personne n’est maître pour de bon et, en même temps, tout le monde est un peu maître aussi. Ce ne sont pas de nouveaux usages de la langue, ça a toujours été comme ça. Seulement, Internet permet de mettre ces usages en évidence. Nous somme tous les tyrans de la langue.

D’où mon intérêt à déconstruire l’idée de traduction – la déconstruire au sens de Derrida, c’est-à-dire percevoir son fonctionnement à partir du moment où les choses se cassent un peu, où la dysfonction devient perceptible. Parce que c’est la dysfonction qui permet d’apercevoir le mécanisme derrière.

Avant de terminer, j’aimerais donner un dernier exemple. Je participe présentement à une expo sur le Net qui s’appelle The Wrong4. Pour cette expo, plein de gens créent des pavillons en ligne qui regroupent le travail de plus de 300 artistes. Moi-même, je n’ai pas fait de pavillon, mais j’ai été invitée à me joindre à celui d’une jeune Canadienne, Émilie Gervais5. Mais ce qui est intéressant chez elle, c’est la manière dont elle présente son pavillon, en anglais: «Soci4lites makes reference to being participative while entertained with others, an easiest would be to update your status.» C’est écrit dans une langue épouvantable! Toutefois, en même temps, ce n’est pas n’importe quoi: elle dit exactement ce qu’elle veut dire. En fait, cette mauvaise langue exprime même mieux l’esthétique glitcheuse du projet d’Émilie qu’aurait pu le faire une langue plus soignée – parce qu’il y a moins de filtres, parce que c’est plus authentique, plus proche de ce qui se passe réellement sur le Web.

Tout ça pour dire que, sur Internet, il se fabrique aussi de la langue brouillée et mélangée de manière totalement consciente. Si Émilie s’était exprimée avec des bons mots, dans une langue moins sauvage, elle n’aurait pas réussi à rendre compte de cette esthétique et à convoquer la morale du glitch. Alors pour moi, son pavillon est comme une sorte de photographie instantanée de ce que qui se fait maintenant. D’ailleurs, elle ne se définit ni comme une fille, ni comme un garçon: elle est un «Young internet based human».

Donc quand je réfléchis à la traduction, je me dis que si d’un côté on forme maintenant des traducteurs très talentueux, capables de comprendre la langue littéraire et le code (je pense à ce qu’a fait Ariane Savoie avec l’œuvre de J. R. Carpenter6), d’un autre côté il ne faut pas négliger le brouillage des codes qui caractérise le multilinguisme sauvage. Et c’est là, à l’autre bout du spectre, que se fait entendre le Young internet based human.

Pour citer
Gauthier, Joëlle. 2014. « L’expérience du multilinguisme sauvage ». Dans Traduire l’hypermédia / l’hypermédia et le traduire. Cahiers virtuels du Laboratoire NT2, n° 7. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/cahiers-virtuels/article/lexperience-du-multilinguisme-sauvage>. Consulté le 17 août 2017.