Introduction: l'apothéose du bref

L’apothéose du bref

L’amélioration des performances des ordinateurs et l’essor des nouvelles technologies de l’information ont bouleversé l’histoire économique et intellectuelle. Ce que l’on a coutume de nommer la «révolution numérique», à la fois technique et culturelle, a induit un nouveau rapport au temps dominé par la vitesse et la simultanéité. La «haute fréquence» et la fragmentation des échanges s’imposent dans tous les domaines de la société: extrême rapidité dans la prise de décision, connexion généralisée de tous les acteurs à une vitesse folle, logique de flux. La croissance de la plate-forme Twitter créée en 2006 1, avec sa contrainte de 140 caractères par post, prouve que cette accélération coïncide avec une apothéose du bref. Le rythme effréné de la vie contemporaine exige des lectures rapides et inspire Régis Jauffret en 2007 pour ses Microfictions: «Je me suis dit finalement que ce serait assez pratique pour lire dans le métro, une fiction par station» («Régis Jauffret répond aux questions», 2010: 96). Comble du comble, un internaute a même ouvert un blog où il égrène quotidiennement des citations extraites de Microfictions, soit des micro-microfictions. Car sur Internet surtout, les initiatives littéraires enregistrant cette coïncidence entre le support et l’esthétique du bref se multiplient. Il existe effectivement une «médiagénie» (Marion, 1997) entre la forme brève et le support du Web, en raison de la lecture sur écran et du zapping caractéristique du Web peu propice à une lecture inscrite dans la durée. Éric Chevillard, auteur Minuit, livrant quotidiennement depuis 2007 trois maximes, récits brefs ou aphorismes sur son blog L’autofictif manifeste emblématiquement le succès de la forme brève littéraire sur Internet.

Je ne croyais pas à la réincarnation, mais voilà comme je palpais mon estomac douloureux, m’est soudain venue la velléité d’envahir la Russie (Chevillard, 2009: 94). Le poète en vérité est assez différent du prince des nuées puisqu’il enfile tous les matins des surchaussures en éponge orange ou rose afin de ne point souiller les couloirs de la crèche de sa fille Suzie (Chevillard, 2014: 57). Voler une vieille dame n’est pas aussi simple qu’on le croit; encore faut-il pouvoir l’arracher à son sac (Chevillard, 2014: 157).

Le blog de Vincent Bastin, Littératures minimales ou celui de Jacques Fuentalba, La Fabrique de littérature microscopique, qu’il anime avec Benoît Giuseppin et Karim Berrouka, témoignent du goût très actuel pour la micronouvelle à la française. Il s’agit d’ailleurs d’un format global puisque les Petits chaperons de l’écrivain mexicain José Luis Zarate postés en espagnol sur Twitter ont été traduits par Jacques Fuentealba et publiés en 2010 par les éditions Outworld. La pratique des écrits minuscules s’est effectivement accrue du fait de la popularisation d’Internet, des nouvelles formes de réseaux sociaux et de l’utilisation des téléphones portables: la micro-littérature s'adapte en effet à de multiples supports, média et arts. La connexion permanente aux réseaux techniques et sociaux a permis un élargissement de l’espace d’expression des individus et imposé le fragment, le contenu concis, le mini-format, appropriés pour alimenter ces réseaux. La pratique du microblogging littéraire sur les réseaux sociaux, et notamment l’invention de la «twittérature» 2, montrent même une forme de détournement d’un dispositif d’écriture par statuts d’abord pensé pour maintenir les relations sociales dans une communauté ou un groupe malgré la mobilité géographique ou territoriale. Comme l’écrit Alexandre Gefen (2010: 157), cette pratique littéraire s’inscrit «dans une sorte de mi-chemin entre le public et le privé, l’informationnel et le communicationnel, dans une forme de communication par broadcast qui n’est ni la publication éditoriale classique, ni sa modalité revuiste, ni le dialogue, ni la conférence: les messages émis par Twitter sont publics, mais noyés dans une masse que seuls un travail de regroupement volontaire par mots clés (hashtags) ou l’œuvre hasardeuse de la sérendipité peuvent démêler; ceux de Facebook s’adressent à une communauté lectorale choisie et resserrée, mais conservent toute fluidité en ne visant pas de destinataire précis: ils rencontrent donc une communauté interprétative à la fois locale et mondiale, un sens à la fois public et privé, un auditoire présent en temps réel et à venir par archivage et indexation, toutes formes  d’articulation de la parole et de sa réception éminemment originales dans notre histoire culturelle». Ainsi Alain Veinstein prétend dans la préface de son roman par tweets Cent quarante signes avoir trouvé sur Twitter un nouveau «foyer d'écriture» lui procurant, comme à la radio, «le frisson du direct»: «Mes lecteurs sont là, à l'autre bout du fil». 

Rêve. A la suite d’une erreur de la réception, un dortoir nous est réservé pour notre lune de miel à Venise. Nous sommes 14. En 7 lits de deux personnes (Veinstein, 2013: 319). 

Rêve. Une catastrophe vient d’avoir lieu. A la lecture du journal, je constate que je faispartie des victimes (Veinstein, 2013: 253).

Rêve. J’avale des macarons deux par deux car le pâtissier en promet un gratuit pour cent achetés (Veinstein, 2013: 341)

Parallèlement, les sites expressément dédiés à la narration brève se sont multipliés sur le Web: par exemple, dans le domaine anglo-saxon, Flash Fiction Online ou, en France, la plate-forme d’édition communautaire Short Edition, créée à Grenoble en 2011. Celle-ci possède une application pour smartphones et tablettes et met en ligne, diffuse et édite «tout ce qui se lit d'un trait, en moins de 20 minutes»: nouvelles, BD courtes, poèmes (de l'alexandrin au slam) et micro-nouvelles, «pour lutter contre les petits moments d'ennui et d'attente de la vie quotidienne. Au boulot, dans le bus ou le métro, dans la salle d'attente du médecin, à la caisse du supermarché ou dans un arbre». Depuis 2005 le Prix Pépin récompense une nouvelle de science-fiction de 300 signes maximum dont le dépôt se fait exclusivement sous forme numérique. De son côté Smartnovels met en avant des romans-feuilletons pour les propriétaires de smartphones.

Car si l’on rencontre sur le Web et les réseaux sociaux des poèmes brefs, des haïkus, des aphorismes, des pensées, des maximes, c’est-à-dire des formes brèves qui relèvent de la nanolittérature, il y a aussi celles qui, mises ensemble, constituent un texte beaucoup plus ample et s'inscrivent dans la tradition du feuilleton. Dans le premier  cas la forme brève (micronouvelle, aphorisme, quatrain...) est un énoncé autosuffisant, mais qui fait souvent partie d'une série, d'une liste, sur le mode de la multiplicité, structure ouverte sans hiérarchie qui permet de multiplier les parcours de lecture, qui pourrait être étirée à l'infini si l'auteur ne finissait pas par se lasser et par changer d'objet. Fidèle à l'esprit du postmodernisme, la collection de formes brèves conteste la posture d'autorité, refuse le discours construit et exprime de manière latente la mélancolie d'un tout qui manque. Dans le second cas, il peut s'agir de composer une œuvre ample «lâchée par saccade» (Crouzet,  2013), en enchaînant des SMS ou des tweets, publiés un à un, des «récits costauds découpés en languettes tweetées» (Fréchette, Côté, 2013) qui permettent d'expérimenter une écriture du temps réel (sur le modèle des phone novels et des keitai shosetsu, textes japonais rédigés par SMS dès le début des années 2000). L'année 2008 marque un tournant décisif: Nick Belardes, avec SmallPlaces, est le premier, le 25 avril 2008, à adapter le phone novel  au réseau Twitter. Le 10 juin 2008 le journaliste et bloggeur du New York Times Matt Richtel commence la publication sur Twitter de sa nouvelle It should not be snowing et forge le terme «twiller», contraction de Twitter et thriller. Le genre est ensuite importé en France en décembre 2008 par Thierry Crouzet grâce à son roman Croisade: «On cherche à écrire à la vitesse de la lecture comme si les lecteurs se penchaient sur votre épaule» (Crouzet, 2013). En mai 2009, Laurent Zavack pré-publie sur Twitter son roman Kamuks. Il crée même une maison d'édition, Twitterroman édition, dédiée à cette forme. Jennifer Egan, dans Black Box nouvelle twittée d'abord sur le compte du New Yorker en mai 2012, raconte par fragments une histoire d’espionnage. La tweet-nouvelle est ensuite reprise en français, sous le titre La Boîte noire, en mai 2013 sur le compte des Inrocks, puis publié en livre dans la collection La Cosmopolite de Stock. 

Toutes ces flash fictions se sont multipliées et codifiées de manières diverses, grâce aux possibilités offertes par le Web. Elles peuvent notamment être envisagées selon le degré d’interactivité qu’elles imaginent avec leur lectorat, depuis le roman fermé, signé et clos, jusqu’à l’œuvre collective où les choix narratifs peuvent être sanctionnés par le processus du vote.

 

Réinsérer la forme brève dans une histoire longue

Mais Internet n’a pas inventé la forme brève. Elle se manifeste depuis longtemps dans l’espace public, avec les slogans ou les graffitis; en littérature, il suffit de constater la variété du lexique mobilisé pour définir des petites formes, pour se rendre compte de la foisonnante diversité des formes brèves au cours de histoire littéraire: l’adage, l’aphorisme, l’apophtegme, l’axiome, l’énigme, l’emblème, l’épigramme, l’épigraphe, l’esquisse, l’exergue, l’historiette, l’impromptu, l’instantané, la bribe, la charade, la citation, la dédicace, la devinette, la définition, la devise, la maxime, la pensée, la parabole, la remarque, la sentence, la xénie, le bon mot, le cas, le concetto, le conseil, le  dicton, le fragment, le madrigal, le monodistique, le proverbe, le slogan, la pointe, le Witz, le haïku etc. Nous n’avons pas mentionné intentionnellement la nouvelle, l’anecdote, l’histoire brève, la short story. Ce qui apparaît à la lecture de cette liste, c’est d’abord la forte historicité de beaucoup de ces formes qu’Internet est cependant susceptible de réhabiliter. C’est aussi dire que dans notre perspective la brièveté ne se conçoit pas uniquement sur la base de critères uniquement dimensionnels, forcément arbitraires. Elle se pense comme un rapport interne à la parole, comme, suivant la définition donnée par Nietzsche, un rapport entre «un minimum dans le volume et le nombre de signes» et «un maximum dans leur énergie» (Roukhomoski, 2001: 4). La forme brève internet mobilise donc des procédés stylistiques éprouvés qui permettent des effets de raccourci et d’accélération: dépuration du langage, utilisation de l’ellipse, de la paralipse, effet de chute...

Nous pouvons rappeler ici trois traditions de la forme brève particulièrement remobilisées dans la littérature web. D’abord la prédilection pour le texte fragmentaire conduit de nombreux auteurs contemporains à renouer avec la tradition de l'aphorisme. Cette forme ancienne est appréciée du moraliste, grande figure littéraire des pays européens du XVIe au XVIIIesiècle, particulièrement en France, la patrie de Montaigne, La Fontaine, Saint-Evremond, La Bruyère, La Rochefoucauld ou encore Chamfort. L'écriture moraliste, caractérisée de façon plus générale par le choix d’une forme discontinue et d’un point de vue particulier sur les mœurs refuse tout discours prescriptif et tout dogmatisme. Son sujet: l'individu comme miroir de la société. Le moraliste est «spectateur de la vie», selon le mot de Montaigne. Il nous parle de lui, de notre monde, il pense les valeurs, les motivations des hommes et leurs travers, non sans un certain pessimisme. Dans cette lignée, Éric Chevillard dans L'autofictif (2009), Thierry Crouzet dans J’ai eu l’idée (2012), Olivier Hervy dans Agacement mécanique (2012) et Jean-Yves Fréchette dans Tweet rebelle (2012) commentent de manière incisive les événements du monde, tout comme les expériences intimes les plus banales. Sur les réseaux sociaux, ces formes brèves ouvrent une béance dans laquelle le lecteur peut s’engouffrer s’il le souhaite (et si la plate-forme le permet) prolongeant, commentant, contredisant, transformant les écrits de l’auteur. Même si le recueil (de tweets, de micro-nouvelles, d’aphorismes) n’est plus modifiable, l’espace du silence qui entoure les fragments invite encore à la réflexion et à la méditation. Les travaux de Louis Van Delft sur les moralistes classiques (Delft, 1982), et plus récemment ceux de Bérangère Parmentier (2000), ont bien montré que la brièveté de l’écriture moraliste classique influe déjà sur le sens offert au lecteur: le discours moral devient une succession d’observations de détail qu’il est toujours possible d’enrichir ou de contredire. La Rochefoucauld et La Bruyère n’ont cessé de reprendre et de transformer leurs textes après la première publication et chez eux déjà «l’interruption [...] est une invitation jetée au lecteur» (Parmentier, 2014: 21), écrit Bérangère Parmentier qui cite aussi La Rochefoucauld: «Pour bien savoir les choses, il faut en savoir le détail; et comme il est presque infini, nos connaissances sont toujours superficielles et imparfaites» (Maxime: 106). Pour Louis Van Delft le moraliste «ne fournit jamais qu’une amorce» (Delft, 1978), il «invite le lecteur à un acte de lecture créatrice», à faire résonner à son tour, dans son propre imaginaire, les phrases de l’auteur dans leur substance verbale.

Le patient travail de la langue dans l’élaboration des formes brèves actuelles s’apparente ensuite à l’exercice poétique: à l’aube de la modernité la brièveté devient un critère essentiel pour la qualité d’un poème et le haïku est associé au mythe d'une poétique pure et idéale, à une conception de la poésie comme fulgurance et puissance de suggestion, saisie phénoménologique du réel. Des feuillets de René Char aux fragments de Ponge, en passant par la transcription des haïkus par Jaccottet et les fameux quantas de Guillevic, la brièveté hante la poésie contemporaine, «brève floraison parmi d’autres sans nombre d’une fugue unique» selon les mots de Lorand Gaspar dans La maison près de la mer I, ébauche, esquisse, respiration où les choses peuvent affleurer. La plénitude et l'immortalité, ce qu'Yves Bonnefoy nomme «la présence», se nichent dans la fulgurance de l'instant, «l'éclair» de René Char («Si nous habitons un éclair, il est le cœur de l'éternel», À la santé du serpent). Les pionniers de la littérature informatique ont mis d'emblée la notion de brièveté au centre de leur réflexion, avant tout pour des raisons techniques, comme le rappelle Jean-Pierre Balpe: «un écran n’est pas fait pour lire linéairement des centaines de pages et ce que l’on appelle "poésie" entre mieux dans l’espace de l’écran. De même, les installations exigent des textes plutôt courts, immédiats, évanescents et ne supportent guère la longueur continue» («Jean-Pierre Balpe inventeur », 2013). Plus récemment les poètes numériques s’appliquent à explorer l'association des fragments, liables entre eux selon le principe de l’hypertexte, au son et aux images, fixes ou animées. Mais la vogue du haïku n'intéresse pas que les adeptes d'une poésie expérimentale. Tout un chacun, sur les réseaux, peut s'y essayer: en 2012 est lancé en Bretagne un concours de twit'haïku dont le jury était présidé par Alain Kervern, spécialiste français de cette expression poétique. Le twit'haïku ou twaïku, qui peut porter sur l'actualité et les menus événements de la vie, rejoint une conception de la poésie comme pratique sociale restée vivace au Japon depuis la fin du XIXesiècle. Dans un article du Monde, daté du 7 janvier dernier, Philippe Pons, correspondant à Tokyo, rappelle que «le Japon constitue une sorte de démocratie poétique», dans un pays où chaque semaine, les grands quotidiens publient une demi-page de poésie, pratique remontant à l'apparition de la presse japonaise au début de l'ère Meiji (1868-1912). Ces pages de poésie dans les journaux sont, comme l’explique le responsable des pages poésie d’un grand quotidien japonais, «un espace de partage entre des personnes qui ne se connaissent pas, mais qui, touchées par la lecture d'un poème, prennent parfois contact avec l'auteur», un espace de partage plus performant encore dans le cas de la sociabilité numérique, sur les réseaux sociaux, en particulier Twitter et Facebook. 

Enfin, la forme brève numérique s’inspire aussi de l'art de l'anecdotier ou du fait-diversier, qui se constitue un stock de détails infimes, de faits mineurs tirés de l'actualité et collectionnés dans le but de fabriquer de petites histoires piquantes. Surtout cette tradition de la forme brève numérique est à rapprocher des petits essais médiatiques d’Alphonse Allais, de Jules Renard ou de Fénéon, eux aussi fascinés par les ressources des mots, par les logogriphes, par les ellipses et contraints à une écriture de la quotidienneté ou de la brièveté par leur publication dans un nouveau support, le journal quotidien. À la Belle Époque, comme l’a montré Florence Delay (2001), il existe une brièveté spécifique à l’après Edison sans doute en bien des points comparables à l’après World Wide Web. Allais fit la une du Journal à partir de 1892 avec une rubrique intitulée «La Vie drôle». Jules Renard publia des «scalps de puce» dans Le Journal et Le Gil Blas en 1892 et 1893 et Félix Fénéon rédigea pour Le Matin à partir de 1906 des petits faits divers en trois lignes qui jouent de l’absurde et des syllepses de sens: 

Le dunkerquois Scheid a tiré trois fois sur sa femme. Comme il la manquait toujours, il visa sa belle-mère: le coup porta. (Havas) (Fénéon: 12)

L’éminent statisticien M. Levasseur, de l’Institut, vient de lire à la dernière séance de l’Académie des sciences morales et politiques, un curieux travail démontrant, chiffres en main, que la mortalité dans les troupes est sensiblement plus considérable en temps de guerre qu’en temps de paix.

L’armée française, pour ne parler que de celle-là, aurait perdu beaucoup plus d’hommes dans les années 1870 et 1871 que dans les années qui précédaient et celles qui suivirent.

Si le fait n’est pas controuvé, voilà un précieux argument en faveur des amis de la paix. (Allais, Le Journal, 21 mai 1893)

Cette généalogie nous rappelle une caractéristique pérenne de la forme brève: elle a souvent une portée comique ou ironique.  

 

La forme brève comme format de la civilisation du numérique

Aujourd'hui donc la fragmentation de l'écrit s'est généralisée: Milad Doueihi dans Pour un humanisme numérique (2011) appelle ce phénomène la «tournure anthologique», l'anthologie étant pratiquée depuis l'Antiquité. La relation au savoir est désormais fondée sur la tendance à la miniaturisation et l'omniprésence du fragment qui est «la forme et le format» de la civilisation numérique (Doueihi, 2011: 109),  une civilisation qui privilégie les formes brèves, le feuilletage des identités, la dynamique interpersonnelle. Les pratiques numériques ont modifié notre rapport avec le narratif et le récit, «le fragmentaire devenant le style même de l'écriture et une forme de pensée» (Doueihi, 2013). Le genre de la micronouvelle par exemple vient en quelque sorte radicaliser le processus d’érosion subi par la narration depuis les avant-gardes. Cet engouement pour le fragment a été sans doute accentué, comme l’a montré Jean-François Lyotard (1979), par la déconstruction des grands métarécits, ces schémas narratifs  totalisants qui tentaient d’expliquer l’intégralité de l’expérience humaine. Le seul recours dans un paysage de ruines serait de jouer en combinant, en collant un salmigondis de divers éléments. On peut le dire doctement comme l’universitaire américain Jameson: 

En fait si le sujet a perdu sa capacité de développer activement ses protensions et ses re-tensions sur la diversité temporelle et d’organiser son passé et son futur dans une expérience cohérente, il devient assez difficile de voir comment les productions culturelles d’un tel objet pourraient aboutir à autre chose qu’à des «tas de fragments» et à une pratique de l’hétérogène, du fragmentaire arbitraire et de l’aléatoire. (Jameson, 2007: 68)

Ou plus fugacement et joyeusement comme Éric Chevillard dans le blog L’autofictif:

Dans sa version abrégée de Don Quichotte, elle surligne au Stabilo Boss rose ce qu’il convient de retenir. (Chevillard, avril 2009) 

La forme brève permet souvent de poser un regard aigu sur le quotidien. Elle joue comme un rythme, comme un thème et comme une manière de voir le réel, c’est-à-dire qu’elle permet d’écrire sur ce qui est répétitif (l’habitude), sur ce qui est anodin (la banalité, le prosaïque) et sur le détail (l’infime et l’intime). La plupart de ces formes brèves s’organisent donc autour du quotidien et de ses multiples modalités: le petit fait social, l’actualité, l’expérience vécue du temps quotidien entre le répétitif, l’anodin, et l’événement singulatif. Rien n’empêche d’ailleurs que cet anodin ne soit traité, on l’a vu précédemment, sur un mode poétique, ou sur le mode de l’anticipation. Cette description de la vie quotidienne qui rend souvent compte de l’aliénation de nos sociétés contemporaines peut se faire sur un mode dystopique ou au contraire en proposant un collage ludique d’expériences absurdes et jubilatoires:

Nous apprécions d’avoir dans le quartier un petit fromager, un excellent volailler, une fruiterie approvisionnée chaque jour, et de longer les devantures de ces boutiques pittoresques en nous rendant d’un bon pas au supermarché. (Chevillard, 2012: 144)

Sortie d’un nouveau Robin des bois. Le réalisateur précise qu’il s’agit d’une version radicalement différente des autres, le point de vue est opposé, la mise en scène innovante. Suit une bande-annonce où l’on voit le héros en haut d’un chêne tirant des flèches sur l’ennemi. (Hervy, 2012)

La forme brève numérique avec ses contraintes et ses potentialités parvient à rendre compte d’un espace post-moderne plurifocal. Avec ces contraintes et ses potentialités, car il existe bien une matrice numérique qui se caractériserait non seulement par la brièveté, mais aussi par l’instantanéité, l’hypertextualité, la polymédialité,  l’interactivité et la convergence. Le numérique, avec les outils qui sont les siens, a permis de démultiplier, de développer toutes potentialités du bref. La twittérature «se file sur le fil du temps» (Fréchette, 2013), parole agile, libérée, «course en forme de textes» (Pellerin, préface de Ne sois pas effrayé, 2015: 7) et Twitter, pour Jennifer Egan, est «un appareil de distribution de fiction». L’instantanéité, l’immédiateté (j’écris, je publie) sont synonymes de prise de risque et donc de gain d’intensité. Thierry Crouzet par exemple, dans La Mécanique du texte, insiste sur le potentiel libérateur du bouton send qui permet d'écrire et de publier immédiatement:

Le Send altère notre rapport au temps. Le Send nous propulse dans notre siècle. Le Send est notre beat, notre moteur, notre métaphysique, notre speed. 

Quand je m'apprête à publier sur mon blog, mon rythme cardiaque s'accélère, je stresse, pris par une tension, une attente, un coup de boost. Je flippe et me lance tout de même à la recherche d'un shoot d'ébriété passagère, sûr que quelque chose se jouera. (Crouzet, 2015: 84) 

Entrer radicalement dans notre modernité implique d’écouter et jouer pleinement le jeu de l’interaction. Twitter est un lieu d'écriture, de diffusion et surtout de dialogue: 

Cette écriture m'a exalté d'autant que les lecteurs se penchaient au-dessus de mes épaules. Ils redoublaient mon plaisir par leurs retours, leurs commentaires, leurs critiques. Je n'écrivais plus seul, j'étais sous l'emprise d'une dope high tech. (Crouzet, 2015: 97) 

N'en déplaise aux  webophobes, il est indéniable qu'Internet a permis un élargissement de l'espace public et renouvelé les formes de l'engagement: les travaux du sociologue Dominique Cardon (2010) mettent ainsi l’accent sur la dimension politique d’Internet comme élément-clé de la démocratie participative et de la contre-culture. Il peut se lire comme un processus de démocratisation, puisqu’il autorise des manières de prendre la parole plus personnelles, plus subjectives et fait émerger des formes d'expression moins savantes. En libérant l’expression des  individus, on leur redonne aussi cette capacité de résistance et de critique qui avait été étouffée par les medias professionnels. Le développement du bref sur Internet, lié d’abord à la contrainte visuelle que génère l’écran d’ordinateur ou celui du smartphone, favorise le retour d’une forme d’engagement et de militantisme en littérature. Il  faut, selon François Bon, «contaminer internet de l’intérieur pour ne pas le laisser aux démolisseurs du monde» (Tiers Livre: 519). Aussi investir Twitter est-il pour Jean-Yves Fréchette faire acte de dissidence: «nous assistons à un formidable détournement du prosaïque par le poétique dans le grand sursaut contemporain des hybridations généralisées». La twittérature «se situe sur le terrain de la dissonance, de la dissidence, de l’impertinence, de l’assaut», «la concision est un acte de loi. Twitter est une guillotine. Un couperet» (Fréchette, 2013). On retrouve la même impertinence dans la démarche de Jean-Louis Bailly: ses rondeaux, fables, petits quatrains sur l'actualité, «équivalents des dessins de presse de [son] ami Frap»3, dessinateur à Presse-Océan 4, égratignent les habitués de la sphère médiatique et apportent une réaction à chaud sur l’actualité politique. Le langage ici, truffé de métaphores guerrières, est en armes: «Viser juste: pour le twittérateur, la parole est une flèche de concision», «Foncer dans l'espace ouvert de Twitter armé de litotes et de raccourcis» (Fréchette, 2013), ou Thierry Crouzet: «Ma syntaxe a explosé. Verbes sans sujet. Points à la place des virgules comme autant de balles tirées par une mitraillette» (2015). Comment ne pas penser à la «poésie en archipel» de René Char, poésie qui résiste et recèle une puissance explosive, disloquante, petits blocs de langage émiettés,pulvérisés: «Tu es pressé d’écrire comme si tu étais en retard sur la vie» (Commune  présence).

 

Qu’en est-il du «faire œuvre» ?

La forme brève pose la question du régime d’historicité de l’auctorialité. Ne vivons-nous pas un changement de paradigme de l’auteur? Cette notion, déjà très fortement ébranlée par Internet, n’est-elle pas questionnée davantage encore par la fragmentation de la forme brève? Le risque de la ramification et de l’égarement, toujours présents sur la toile, paraît encore renforcé par la segmentation. On peut le déplorer, mais Alexandre Gefen, dans l’article précédemment cité, proposait plutôt de voir une expansion sociale de la littérarité dans les réseaux sociaux: «Resocialisation de l’expression poétique et du fait littéraire en général autant que poétisation des relations sociales, la littérature renaît avec la conversion textuelle de notre relation induite par leur basculement dans cet empire du texte par le Web» (Gefen, 2010: 161). Cette proposition permet de rompre avec le pessimisme ambiant. De même qu’il faut admettre que les digital natives ou les enfants du numérique lisent plus que la génération précédente (même si ce ne sont pas des livres format papier), il faut peut-être aussi prendre en compte que la pratique collective des écritures sociales conduit à utiliser et à maîtriser, pour exprimer sentiments et affects, des procédés mobilisant le style et la fiction. La sublimation poétique du quotidien, la concaténation des émotions collectives sous la forme de slogans lyriques, la viralité (le retweet) créative, la poétisation des expériences est un phénomène aujourd’hui plus général qu’individuel et que les études littéraires doivent aussi prendre en compte pour s’en féliciter.

Alors qu'en est-il du «faire œuvre»? Pour François Bon, Twitter est avant tout «un espace d'oralité», «une sorte de baromètre des heures, des micro-sensations, colères comprises s'il faut» (Tiers Livre: 2931). Certains, comme Jean-Yves Fréchette, considèrent en effet que la twittérature est avant tout une littérature de la performance, car la «twittérature naît d'abord dans Twitter et s'y déploie même si, ultérieurement, des forces amies la tirent vers l'ailleurs. Autrement la twittérature est simulacre et imposture» (Fréchette, 2013). Pour Thierry Crouzet l'écriture d'un twiller s'apparente à une partie de jeu de rôle dans laquelle le créateur joue avec des joueurs qui transforment son projet avec lui. Si livre il y a (La Quatrième Théorie, J'ai eu l'idée), qu’il soit livre papier ou livre numérique, il n'est «qu'un témoignage, non pas l'œuvre elle-même, comme une vidéo peut témoigner d’une performance». Le plus beau serait alors l’éphémère du geste.   

Cette position n’est pas tenue par tous les auteurs de formes brèves sur Internet. Éric Chevillard, par exemple, rappelle que «le livre sera toujours le terme logique de (s)es entreprises» et il souligne que l’effet recueil, une lecture continue, diffère de l’effet web, une lecture de flux. Le plaisir peut aussi venir de la réinvention du texte par le changement de support: «Cette expérience me plaît donc beaucoup car les aphorismes, micro-récits ou considérations ont beau être les mêmes, leur impact et leur résonnance changent selon qu'ils sont lus sur le blog ou dans le livre. D'un côté, une expérience instantanée, ponctuelle, même si répétée chaque jour, de l'autre, l'expérience de la durée, l'épaisseur du livre» 5. Là où Internet fonde la contrainte, le recueil fonde le genre, il met en évidence, hors de la «fosse à bitumes» (Bon, Tiers Livre: 749), une certaine construction de l’axiome avec ses effets de retour, ses différents registres et ses rubriques (le souvenir, l’anecdote absurde), ses personnages récurrents. Il permet d’installer le lecteur dans une mémoire courte. Le recueil a une puissante logique de liaison, voire d’unification.

Les auteurs de formes brèves numériques n’acceptent pas forcément intégralement les principes de la matrice numérique. Certains praticiens de la forme brève, comme Chevillard sont réticents aux hyperliens, à l’association à l’image et aux bandes vidéo et surtout n’adoptent pas l’interactivité caractéristique de la démocratie participative.  Certes le blog de Jean-Louis Bailly est ouvert aux commentaires et les amis d’Olivier Hervy réagissent à ces statuts Facebook, mais dans ces deux cas, la communauté relativement restreinte ne produit que des échanges entre initiés. Éric Chevillard s’en est expliqué à plusieurs reprises: «Mon blog n’est pas participatif. J’y propose un travail  d’écriture. Qui m’aime le suive... Si j’ouvrais les commentaires, il me faudrait y répondre. Or l’entreprise n’a de sens que si elle ne déborde pas de son cadre et ne prend pas dans ma vie une place excessive» 6. Ces remarques montrent bien une réticence, une résistance au format web et notamment à ce qu’il comporte de démocratie participative ou peut-être plus justement encore, à l’évasion de l’auctorialité. Les brèves d’Olivier Hervy reviennent souvent sur cette question du devenir écrivain.

Je suis bien content qu’aucun éditeur n’ait voulu de mes premiers textes dont pourtant j’étais assez fier à l’époque et qui sont très mauvais. Heureusement je suis assez fier de ceux d’aujourd’hui. (Hervy, 2012)

Cette réserve explique sans doute la tentation du recours/retour au format papier à l’Arbre vengeur ou chez d’autres éditeurs.

Pour citer
Thérenty, Marie-Ève [nid:38467 et Florence [nid:38468 Thérond. 2017. « Introduction: l'apothéose du bref ». Dans Les formes brèves dans la littérature wed. Cahiers virtuels du Laboratoire NT2, n° 9. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/cahiers-virtuels/article/introduction-lapotheose-du-bref>. Consulté le 20 novembre 2017. http://nt2.uqam.ca/fr/cahiers-virtuels/article/introduction-lapotheose-du-bref.