"David Still": oscillations et usages identitaires

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L’univers numérique du World Wide Web se présente à la fois comme un décalque du monde tangible et comme faisant partie de ce monde. En effet, on dit que « le virtuel est capable […], non seulement de reproduire la réalité, mais aussi surtout de l’étendre […] »1.  Cette démarcation fragile et illusoire entre le réel et le virtuel insuffle à certains artistes et internautes le désir d’explorer cette zone trouble pour la création de fictions identitaires. C’est là même que se manifestent les personnages de l’artiste Martine Neddam, qui circulent sur le Web, s’infiltrent dans les foyers en nous laissant les incarner, prendre leur identité. Je m’intéresserai ici à David Still, un avatar oscillant entre l’être tangible, le personnage fictif et la figure à investir parce qu’il se présente à la fois dans un effet de réel, de fiction et de présence. Figure à investir, il devient davantage une structure ouverte à l’exploration, un exutoire symbolique aux multiples usages identitaires

 

Mon exposé se divise donc en deux parties : les oscillations et les usages identitaires. Dans la première partie, plus théorique, il sera question de la réflexivité et de la transparence des œuvres hypermédiatiques. Cela me permettra de comprendre la dynamique entre l’effet de réel, de fiction et de présence suscitée par la rencontre de David Still. La deuxième partie est plus exploratoire. Puisque l’œuvre se déploie dans l’expérience que fait l’internaute de l’incarnation de David Still, j’observerai les différents usages identitaires qu’il nous est possible de faire. Je m’inspirerai des objets de la petite enfance et des figures mythiques, car ceux-ci m’apparaissent révélateurs de sens potentiels de l’œuvre de Neddam.

 

Description

 

David Still est un avatar que l’on rencontre sur Internet et qui propose à l’internaute de prendre son identité. Il s’agit, plus précisément, d’un site Web sur lequel on retrouve des photographies et récits de David Still sur son enfance, sa maison, ses amis et les événements artistiques auxquels il participe. Le site présente également des fenêtres d’envoi de courriels déjà rédigés ou vides permettant de transmettre des messages provenant de l’adresse de David Still. Mais au coup d’œil rapide et par sa structure, le site s’apparente à n’importe quels sites personnels d’artiste.

 

Oscillations

 

Rélexivité et transparence

 

Le World Wide Web est constitué d’« objets virtuels » que l’on peut manipuler en temps réel. Parmi ceux-ci on retrouve les œuvres d’art hypermédiatiques : « every digital artifact oscillates between being transparent and reflective » 2. David Still oscille entre les registres de la réflexivité et de la transparence. Parfois, l’interface renvoie l’internaute à son univers tangible et à sa propre présence corporelle devant l’ordinateur. D’autres fois, la transparence sémiotique immerge l’internaute dans l’oeuvre. Dans le premier cas, on dira que c’est le miroir qui entre en jeu, l’opacité. Le cadre se manifeste et devient une entrave à l’immersion. Je m’intéresse ici à un internaute qui connaît l’ensemble de codes qui permet une certaine transparence. Bien que la distinction entre la transparence et l’opacité ne soit pas toujours évidente, j’envisage l’effet miroir comme une construction de l’artiste dans son œuvre et non comme un problème de navigation de la part de l’internaute. Je distingue aussi l’effet direct du miroir de celui du résultat de la projection identitaire du participant dans l’œuvre. Dans ce cas précis, l’effet réflexif est une métaphore décrivant l’identification de l’internaute à David Still. Ce type de reflet nécessite préalablement la transparence que l’on retrouve dans l’idée de la fenêtre. Ces apparitions ou disparitions du cadre font osciller notre expérience de David Still entre celle de la personne réelle, du personnage fictif, et de la figure.

 

L’effet de réel pragmatique

 

Lorsque l’internaute envisage David Still comme une personne réelle, il fait face à un effet de réel pragmatique 3. Celui-ci provoque un passage dans le réel, ce qui, nous le verrons, est différent de l’effet proprement fictionnel du personnage. David Still est un trompe-l’œil qui s’étend jusqu’à son existence. Si David Still apparaît comme existant dans le monde, c’est en grande partie parce que le support corporel qu’offrent les photographies en permet son incarnation. La photographie, de par sa double fonction sémiotique, indiciaire et iconique, agit à titre de preuve d’existence de ce qui s’y est imprégné. L’œuvre se joue ainsi dans une dynamique d’ancrage entre deux systèmes, le texte et l’image : l’un dit que c’est David Still, l’autre confirme son existence. On peut aussi noter tous les événements auxquels David Still est rattaché : fêtes, expositions et ateliers qui sont, encore une fois, documentés par des photographies. Lorsque l’internaute s’intéresse aux tranches de vie et confidences de David Still sur son enfance et ses amis, il approfondit sa connaissance de cet être et consolide son existence, et, plus important encore, il en construit la singularité.

 


Dans ce type de rapport, où la transparence est presque parfaite, l’internaute peut quand même se demander, étant donné que David Still offre son identité, s’il s’agit d’un gag ou d’une imposture, mais David Still est le seul derrière l’écran. L’enjeu est ici que « les modalités selon lesquelles une activité s’inscrit dans le cours du monde sont, paradoxalement, de même nature que celles pour lesquelles on fabrique une imposture »4. L’internaute navigue dans l’œuvre et en oublie la construction préalable. Son procédé interactif engendre un effet d’entraînement instinctif. Un contact rapide et superficiel incite à faire croire en l’éventualité que le réel a simplement subi un processus de virtualisation.

 

L’effet de fiction

 

Cet effet d’existence s’effrite lorsque le doute entre en jeu. Les effets miroir qui tranquillement sèment l’incertitude dans l’esprit de l’internaute lui font alors subir une rupture de cadre, c’est «[…] la nature même de nos croyances et de nos engagements qui, subitement, se trouve bouleversée »5. Dans l’univers numérique du Web, qui se compose de sites d’information de rencontres et de compagnies, les effets réflexifs sont nécessaires pour faire reconnaître la nature fictive d’une production, si rien ne l’indique déjà précisément dès son introduction. Ce sont les traces de l’énonciation et les pistes volontairement laissées par l’artiste, qui dévoilent peu à peu la construction fictive. En expérimentant le site de manière un peu plus attentive, l’internaute remarque que David Still prend son origine non pas dans le monde tangible, mais dans l’imaginaire de quelqu’un. L’entraînement machinal de l’interactivité se transforme ainsi en une suspension volontaire de l’incrédulité par laquelle nous nous accordons le pacte fictionnel et nous entrons dans la fenêtre. Sinon, nous avons la sensation d’être berné et nous quittons l’œuvre.

 


Certains éléments instaurent le doute quant à l’existence de Still, ce qui fait obstacle à la transparence. Il n’est pas possible de tous les énumérer ici, mais j’en montrerai quelques uns. David Still habite le quartier  « réalité ». Réalité réfère généralement à un état de fait, alors qu’ici, il devient le nom propre de l’endroit où habite David Still. Le jeu sur le champ lexical crée un trouble. S’il était réel, aurions-nous besoin de dire qu’il vit dans la réalité? D’autres éléments comme son  métier « specializes in communication systems » renvoyant au réseau dans lequel il prend forme et sa maison étant le « Sail Tower », tour de navigation, rappelle éagalement les métaphores utilisées pour parler du déplacement dans le Web. On s’aperçoit que les FAQ (Frequently Ask Questions) sont en fait des FAAQ (Frequently Ask and Answer Questions). Une photographie de l’artiste travesti en femme s’est glissée parmi d’autres images plus conventionnelles, elle évoque la possibilité d’une fausse identité. Par ailleurs, le fait que l’enfance de David Still soit marquée par un « ami imaginaire » et la présentation de son autoportrait ne représentant qu’une ombre sont des éléments qui renvoient à sa propre condition d’être intangible.

 


Le nom du personnage devient ainsi lui-même plutôt évocateur. « Still » signifie « qui ne bouge pas ». N’y a-t-il pas de David immobile plus évident que le David de Michel-Ange, une statue du David, une œuvre canon de l’histoire de l’art. À cet instant, on se demande qui a créé David Still, on le cherche dans un imaginaire plutôt que dans le tangible. À cet instant, on croit percevoir des parenthèses, le début et la fin de l’histoire, voire ses limites, car une fiction comporte des limites.

 

L’effet de présence

 

Ces frontières sont illusoires. Lorsque l’internaute participe et investit David Still, il s’aperçoit que les paramètres identitaires du personnage fictif sont sans cesse à redéfinir. Tout le monde peut répondre aux courriels de David Still, tout le monde peut répondre aux FAQ  réservées habituellement à l’auteur du site et, plus encore, tout le monde peut être David Still. Son histoire, l’internaute se l’approprie. Il lui en offre à son tour des parcelles. Sans véritables clôtures, toute tentative de cerner définitivement le personnage devient absurde. Les récits qui de prime abord étaient vus comme réels et qui se sont ensuite révélés fictifs sont offerts à l’internaute comme s’il s’agissait des chapitres de sa propre vie, il se fait raconter ses propres mémoires. Il ne s’agit pas non plus d’une œuvre du style « roman dont vous êtes le héros », puisque David Still tisse des liens avec le réel. Il opère réellement, donc il étend la réalité plutôt que de la représenter. Le personnage incarné fait son effet fenêtre dans la boîte courriel des amis de l’internaute qui, à leur tour, entrent dans la phase de l’effet de réel pragmatique de David Still pour peut-être toujours y rester. Il se met ainsi à exister, à se répandre, et à poursuivre ses oscillations, car aussi faux qu’il puisse être dans le monde tangible, c’est quand même dans celui-ci qu’il existe, ses effets sont bien réels.

 

Ni réel, ni fictif, David Still est pourtant pleinement présent. L’effet d’immanence du personnage lui confère alors son effet de présence. La présence, c’est cet instant où le vécu et le commun ne sont plus sujets à distinction. C’est la sensation d’une altérité en soi qui ne peut se construire sans un effet de réel qui en construit la singularité, c’est-à-dire, l’irréductibilité de l’autre à soi-même. Cette sensation émerge d’une zone trouble et s’entretient au cœur même de celle-ci, par divertissement et parfois par obsession. Elle peut aussi se poursuivre en l’internaute sans qu’il ne soit devant son écran. Ce sont les traces mnésiques du verrouillage de l’immersion métaphorique. David Still peut s’installer quelque part dans la conscience et être investi lorsque le besoin ou l’envie se font ressentir. L’oeuvre devient ainsi un véritable exutoire symbolique. Structure à explorer, l’actualisation du David Still virtuel possède de multiples possibilités.

 

Usages identitaires

 

L’objet transitionnel

 

Ce premier exutoire s’inspire du constat que le World Wide Web est ou peut être un espace transitionnel. Il s’agit d’« une zone qui n’est pas disputée, car on n’en exige rien; il suffit qu’elle existe comme lieu de repos pour l’individu engagé dans ces tâches humaines incessantes qui consistent à maintenir la réalité intérieure et la réalité extérieure distinctes […] »6. David Still se trouve donc dans un interstice où l’on peut relâcher ses efforts, une zone de confort égocentrique. La fenêtre du navigateur permet la délimitation de cet espace dans lequel il est possible d’entrer et de sortir à notre guise. Dans cette perspective, les gestes posés à l’intérieur de cet espace virtuel sont dépourvus d’implications de la part de l’internaute, ils sont vus comme n’ayant pas réellement de répercussion et donc, tout y est possible. On fait usage de Still comme l’enfant le fait d’un objet transitionnel. Il offre ainsi le réconfort de l’entre-deux, il est un lieu et un non-lieu, une chose et un sentiment. Entre l’illusion et le réel, nous n’avons pas à chercher à définir son statut d’être dans le monde ou à l’ériger comme hors de nous.

 

L’ami imaginaire

 

David Still est un être virtuel, il ne prend vie réellement que par les actes de l’internaute : envois de courriels, réponses au courriels et participation aux événements. Il est invisible en dehors de l’univers numérique. En ce sens, on peut faire usage de David Still comme d’un ami imaginaire : « an invisible character having an air of reality […] but no apparent objective basis »7. David Still, tout comme l’ami imaginaire, se manifeste à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de celui qui le perçoit. Il n’est pas considéré comme une pure création pour celui dont il est le compagnon. Le dispositif David Still peut être mis en marche par l’internaute sans qu’il se soucie de son caractère ubiquitaire et des autres participants à l’œuvre. L’internaute peut diriger les courriels de David Still vers sa propre boîte de courriels et lui répondre et entretenir ce soliloque qui prend étrangement la forme d’un dialogue. Parfois un autre internaute peut lui répondre et voilà que David Still émerge du dehors. Tout comme l’ami imaginaire, il a une part de contrôlable et une autre d’insaisissable. Certains aspects de sa personnalité lui appartiennent, d’autres sont le fruit de l’imagination du participant. Son effet de transcendance en construit l’existence pendant  que son effet d’immanence comble un vide identitaire. Il peut être un support à l’égo, un mécanisme de défense, un ami pour remédier à la solitude ou à la peur d’être abandonné et bien d’autres choses encore8.  David Still est une fabulation compensatoire prête à consommer, déjà toute construite et structurée de manière à ce que l’on puisse en faire l’usage.

 

Écho : derrière Narcisse

 

David Still offre des courriels « ready-made » afin que l’internaute puisse les faire parvenir à ses propres contacts. Il donne les mots, et l’internaute, dans son rôle d’écho, les fait résonner toujours plus loin. Mais qu’arrive-t-il lorsque l’internaute veut faire l’usage de ces courriels pour rejoindre David Still? Du point de vue de l’effet de réel, c’est-à-dire, d’un point de vue non incarné de David Still, celui-ci semble très centré sur lui-même, voire narcissique. Amoureux de lui-même, il offre à tous de devenir la personne merveilleuse qu’il est. Dans l’œuvre, il n’est toujours question que de lui-même : l’internaute est toujours David Still, il n’y a pas de possibilité de sortir du personnage ou de se faire voir par lui. Dans le mythe antique, Écho, amoureuse de Narcisse, essaie de lui avouer son amour. Tâche difficile car, à cause d’un mauvais sort, elle ne peut que parler avec les paroles prononcées par Narcisse. Sa voix ne lui sert qu’à redire les derniers mots qu’elle avait entendus, elle ne devient qu’une simple résonance de ceux-ci9. L’internaute ne peut atteindre David Still qui vit dans son propre reflet. Narcisse ne s’intéressera jamais à Écho, David Still ne portera jamais attention à l’internaute, parce qu’un est pris dans l’amour de sa propre image et que l’autre est tapi dans l’ombre. L’internaute est complètement dissimulé et subit ainsi le même sort qu’Écho qui se transforme en pierre et qui ne devient qu’une voix, prise dans sa tristesse de ne jamais pouvoir aller à la rencontre de David Still qui finira certainement, lui aussi, par s’anéantir dans son propre reflet.

 

 

Métis : la fraude identitaire

 

L’internaute peut lui-même écrire ses propres courriels et les envoyer sous l’adresse de David Still. Il quitte le triste rôle d’Écho pour celui de la Métis rusée, celle qui s’incarne pour mieux se dissimuler, et mieux se préserver. David Still offre ainsi à son utilisateur un lieu pour se dissimuler et se déculpabiliser de toutes paroles émises, fautives ou frauduleuses. Car toutes réponses s’adresseront désormais à David Still. Une fois l’appropriation faite, le champ est libre, les mots envoyés ne sont pas contrôlés et sont sujets à toutes formes de diffamations. Ainsi, en devenant la Métis dans le David Still, nous complexifions son identité. Vous n’avez qu’à aller lire les commentaires délirants dans la boîte de courriels de David Still. On rapporte les propos d’un David Still dans DPI, la revue d’art électronique du Studio XX : « Parfois je déteste ce que les internautes ont fait de moi. Ils se servent, par exemple, de mon identité pour envoyer des lettres de dénonciation incognito. Suis-je si méchant et lâche? Ou n’est-ce pas moi, mais un autre David Still que j’ai créé mais que je ne peux contrôler? »10. Ce commentaire montre bien que l’incarnation des Métis redéfinit sans cesse les paramètres identitaires du David Still originel, s’il en est un. Mais de toute manière qui dialogue avec la journaliste? Une des Métis sans doute, car même son auteur, Martine Neddam, devient ici Métis de sa propre création.

Zeus : l’auto-reproduction masculine

 

La Métis peut pourtant se faire prendre à son propre tour, être ravalée complètement par celui dont elle se cache, celui qui veut l’emprisonner, voire la posséder, Zeus le tout puissant.  Cette liberté de l’inconnu, de vivre dans l’Autre n’est-elle pas un piège? C’est ainsi que celui qui lui servait de refuge, pour mieux préserver son identité et agir dans le monde incognito, l’engloutit complètement, à tel point qu’il le fait disparaître. Zeus avale Métis puisqu’elle est menaçante. Elle est en voie de mettre au monde un fils qui détrônera son père et plus encore, c’est Métis qui sait le plus de choses (dieux et hommes confondus). En avalant Métis, Zeus met au monde Athéna, une fille sans mère. Le rôle de Métis est largement secondaire, elle n’est que semence dans un utérus masculin. C’est la figure de Zeus qui apparaît, ainsi que le fantasme « d’une paternité exclusive qui dénierait aux femmes le pouvoir de la reproduction »11. David Still ne se laisse jamais détrôner, il enfante tout seul. Le dispositif de la procréation est mis en place, peu importe qui y sème, c’est toujours David Still le créateur. C’est toujours sous le nom de David Still que cette création se justifie! Cela permet la survie, voire la prolifération de l’espèce David Still sur le Web comme à l’extérieur, une stratégie qui se rapproche alors plus du clonage que de l’enfantement. Ce n’est pas nous, les Métis, qui mettons au monde, mais comme Athéna le dira, « je n’ai pas de mère ». Il n’y a qu’un père, l’unique, un Zeus du Net, David Still.

 

La cybercommunauté : être un David Still

 

L’internaute qui s’était désincarné pour investir David Still est réduit à une semence virtuelle, mais aux multiples possibilités car il peut choisir de donner corps au résultat de cette procréation, de prendre la mesure de sa puissance. On fait alors partie de la tribu « David Still ». On dit que les communautés virtuelles « (…) sont supérieures aux  communautés traditionnelles dans la mesure où elles permettent de trouver directement ceux qui partagent les mêmes valeurs et les mêmes intérêts. Au contraire, dans la vie réelle, cette recherche est longue et aléatoire »12. La cybercommunauté est ici un leurre, elle n’existe pas. Celui qui incarne David Still n’entre jamais en contact, virtuellement, avec les autres David Still, mais il se définit par opposition à ceux qui ne l’incarnent pas. C’est avec des non-David Still qu’il correspond dans ses courriels. Un David Still ne peut jamais véritablement répondre à un autre David Still, à moins de quitter le personnage pour redevenir soi-même, ainsi ce n’est plus David Still. Pourtant, une communauté se crée, sans qu’il n’y existe de lien, de véritables communications, les David Still prolifèrent. Cette communauté se concrétise en dehors du virtuel. L’internaute qui devient un David Still pourra rencontrer d’autres David Still lors d’événements où ils sont tous convoqués et ainsi, apprendre à mieux se connaître. Il ne s’agit plus de prendre le corps de l’Autre, mais de lui donner corps. Être David Still c’est aussi de reconnaître, malgré nous, la mosaïque identitaire de l’être humain, de soi-même, de l’artiste et par extension de l’œuvre d’art. C’est d’accorder une place à l’autre au cœur de son identité. Les Davids Stills sont donc la manifestation d’un phénomène immanent, mais bien réel.

 

Conclusion

 

David Still nous est présenté comme un être réel ou fictif, mais qu’il nous est possible d’incarner. Ces oscillations entre le réel, la fiction et la présence ne sont pas hiérarchiques, mais peuvent s’expérimenter de manière simultanée, voire dynamique. Chacun de ses effets participe à la sensation de présence. La connaissance de David Still s’étend par l’expérience de ses usages identitaires qui le redéfinissent sans cesse. Malgré des paramètres identitaires infinis de David Still, sa singularité est indéniable. Il a un caractère irréductible dû à son effet de réel. L’œuvre fait donc advenir ici l’impossible, c’est-à-dire la rencontre de la masse avec la singularité, lorsque la masse trouve la possibilité de devenir une singularité.

 

 

 

[1] Sylvie  Faure-Pragier, « Le virtuel, pourquoi ça marche? Hypothèses psychanalytiques » in Le virtuel, la présence de l’absent, EDK, Paris, 2003, p. 41.

 

[2] Jay David Bolter et Diane Gromala, Windows and Mirrors: Interaction Design, Digital Art, and the Myth of Transparency, Massachusset, MIT Press, 2003, p. 6.

 

[3] Glevarec, « Du canular radiophonique à l’effet de réel », Le canular dans l’art et la littérature, Paris, l’Harmattan, p. 3.

 

[4] Erving Goffman, Les cadres de l’expérience, Paris, Minuit, 1991, p. 245.

 

[5] Ibid., p. 370

 

[6] Donald Wood Winnicott, De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1989, p. 111.

 

[7] Eva V. Hoff, « A Friend Living Inside Me -The Forms and Functions of Imaginary Companions », Imagination, Cognition and Personality, Vol. 24 (2), Suisse, 2004-2005, p. 152.

 

[8] Ibid, p.153.

 

[9] Les métamorphoses d’Ovide, livre III.

 

[10] Sophie Le-Phat Ho, « David Still de davidstill.org », DPI, la revue du Studio xx, no 5, 2006.

 

[11] Jean-Baptiste Bonnard, Le complexe de Zeus : représentation de la paternité en Grèce ancienne, Paris, Publications de la Sorbonne, p. 21.

 

[12] Patrice Flichy, L’imaginaire d’Internet, Paris, La découverte, 2001, p. 92.

Pour citer
Mackrous, Paule. 2007. « David Stills: oscillations et usages identitaires ». Dans Journée d'étude 2007. Cahiers virtuels du Laboratoire NT2, n° 2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/cahiers-virtuels/article/david-still-oscillations-et-usages-identitaires>. Consulté le 17 octobre 2017.