Concerto pour clavier: l’œuvre retentissante d’Ed Atkins

Ed Atkins, Modern Piano Music, DHC/ART Fondation pour l’art contemporain
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Vue d’exposition, Ed Atkins: Modern Piano Music, 2017, DHC/ART. Ed Atkins, Even Pricks, 2013. Avec l’aimable permission de l’artiste et de la Gavin Brown’s enterprise, New York/Rome. © DHC/ART Fondation pour l’art contemporain, Photo: Richard-Max Tremblay.

Un écran imposant est posé au sol du premier étage du 451, rue Saint-Jean; devant s’étend un tapis beigeâtre. Ne voyant ni chaise ni banc dans l’espace, je m’assois en tailleur sur le tapis, à un peu plus d’un mètre de l’écran. Quelques visiteurs et visiteuses font comme moi, les autres demeurent debout ou s’adossent maladroitement sur le pilier au centre de la pièce. Bien que je n’aie jamais été assise aussi près d’un écran dans un espace d’exposition, j’ai une vague impression de déjà vu. S'agit-il d'un lointain souvenir d’enfance, alors que je me collais à la télévision cathodique pour écouter mes dessins animés? Ou cela me rappelle plutôt la fois où je suis arrivée de justesse avant une représentation au cinéma et que j'ai dû m’asseoir tout devant dans la salle? Un mélange des deux peut-être.

Bien que ces impressions puissent sembler anecdotiques aux lecteurs et lectrices n’ayant pas encore vu l’exposition d’Ed Atkins, Modern Piano Music, à la DHC/ART Fondation pour l’art contemporain, ceux et celles ayant fait l’expérience des vidéos de l’artiste pourront corroborer qu’il est impossible de faire fi de ses sensations personnelles devant ces œuvres. De la mise en espace intentionnellement incommodante aux personnages plus que réels mis en scène par Atkins, l’inconfort devient rapidement un leitmotiv qui n’a assurément rien de déplaisant dans cette exposition.

Cadavres exquis

Le travail de l’artiste britannique de renommée internationale, présenté ici pour la première fois au Canada, est aussi énigmatique que percutant. Ce sont cinq œuvres qui prennent place à travers les deux espaces de la DHC/ART. La première projection vidéo à laquelle j’ai été confrontée lors de ma visite était Even Pricks datant de 2013, la plus ancienne des œuvres présentées. Légèrement différente des autres œuvres de l’exposition qui, elles, font voir un personnage principal autour duquel se développe la diégèse, Even Pricks donne tout de même le ton au style particulier d’Atkins. Maniant avec brio les codes du langage et de l’image, l’artiste fait défiler, entre autres, des extraits textuels ressemblant à une bande-annonce de film d’action, un pouce relevé rappelant celui de Facebook et un chimpanzé hyperréaliste capable de parler. Inutile de chercher une signification unificatrice à tous ces éléments; l’illogisme est le modus operandi d’Ed Atkins.

Vue d’exposition, Ed Atkins: Modern Piano Music, 2017, DHC/ART. Ed Atkins, Even Pricks, 2013. Avec l’aimable permission de l’artiste et de la Gavin Brown’s enterprise, New York/Rome. © DHC/ART Fondation pour l’art contemporain, Photo: Richard-Max Tremblay.

Tels des cadavres exquis, ses œuvres ont une multitude de points d’entrées et il revient au spectateur ou à la spectatrice de compléter le tableau. Chaque élément évoque quelque chose que l’on a déjà vu, déjà entendu ou lu, mais la juxtaposition des composantes en un tout énigmatique ne ressemble à rien de connu. S’il y avait un mode narratif propre à notre société du flux, Ed Atkins en serait le porte-étendard. On a l’impression de naviguer parmi les signes comme on navigue sur le web; un hyperlien menant à un autre, de sorte que l’on oublie souvent ce qui a amorcé la flânerie. Il n’y a pas d’histoire à proprement parler dans les vidéos d’Atkins ou, plus justement, l’artiste livre des bribes d’histoires qu'il faut recoller à l’aide de ses propres interprétations, souvenirs ou anticipations.

Allégories humaines

Les œuvres d’Ed Atkins sont pour le moins complexes, constituées d’éléments hétérogènes – tirés autant des sphères du cinéma, de la littérature, de la musique que de la culture populaire – rassemblés par les moyens de la postproduction. Toutes ses vidéos sont générées numériquement par ordinateur et accompagnées d’une bande sonore finement travaillée. Malgré leur aspect artificiel et construit, le rendu semble pourtant bien réel. Ce sont assurément les personnages masculins récurrents dans les quatre autres vidéos de l’exposition qui confèrent l’impression la plus troublante. Leur corporéité est presque tangible à l’écran alors que l’artiste travaille avec réalisme le grain de peau et chaque poil. Outre leur aspect humanoïde, ces personnages à qui l’artiste prête sa voix font aussi des actions humaines: tantôt ils chantent, tantôt ils pleurent, tantôt ils se masturbent.

Vue d’exposition, Ed Atkins: Modern Piano Music, 2017, DHC/ART. Ed Atkins, Happy Birthday!!, 2014. Avec l’aimable permission de l’artiste et de la Gavin Brown’s enterprise, New York/Rome. © DHC/ART Fondation pour l’art contemporain, Photo: Richard-Max Tremblay.

Leurs traits marqués et leur voix lancinante ont quelque chose de mélancolique. On se surprend à ressentir de l’empathie pour ces personnages virtuels qui occupent des espaces familiers: une chambre à coucher (Hisser, 2015), un bar (Ribbons, 2014), un aéroport (Safe Conduct, 2016). On en vient à s'identifier à eux et à ce qui semble les troubler, que ce soit des problèmes de mémoire, d’insomnie ou d’alcoolisme. Certains éléments invraisemblables ébranlent l’hyperréalisme des androïdes qui vivent des situations cauchemardesques et parfois satiriques. C’est le cas dans Safe Conduct, par exemple, où le personnage passant par le contrôle de sécurité va jusqu’à présenter non seulement ses biens, mais aussi ses organes et ses fluides corporels. La scène dérape également dans Happy Birthday!! (2014) au moment où le personnage semble vivre un bogue, le menant à buter sur chaque mot et à déverser un liquide sombre de sa bouche.

Projections sensorielles

La juxtaposition d’éléments provenant de l’univers informatique avec d’autres, plus naturels, problématise sans le critiquer ou l’encenser l’éthos de notre société actuelle où le corps est confronté à des outils technologiques qui l’augmentent ou l’oblitèrent. Atkins réussit ainsi à rappeler l’organique et l’affectif dans un univers numérique prétendument déshumanisé. Cette force du travail de l’artiste semble être reprise par le commissariat de Modern Piano Music, assuré par Cheryl Sim et dont la direction artistique a été partagée entre Vincent Toi et l’artiste lui-même. La disposition des projections ramène constamment à notre propre corps dans l’espace. Malgré les apriori face à une exposition d’œuvres vidéo, ce n’est pas seulement le regard qui est sollicité. Survient plutôt une expérience sensorielle à laquelle concourent les écrans massifs de grandeurs variées – placés parfois au sol, tantôt dispersés dans la pièce ou suspendus au plafond – devant lesquels on doit se mouvoir, s'approcher ou s'éloigner pour tenter de trouver une position qui ne sera jamais idéale.

Vue d’exposition, Ed Atkins: Modern Piano Music, 2017, DHC/ART. Ed Atkins, Hisser, 2015. Avec l’aimable permission de l’artiste et de la Gavin Brown’s enterprise, New York/Rome. © DHC/ART Fondation pour l’art contemporain, Photo: Richard-Max Tremblay.

Vue d’exposition, Ed Atkins: Modern Piano Music, 2017, DHC/ART. Ed Atkins, Hisser, 2015. Avec l’aimable permission de l’artiste et de la Gavin Brown’s enterprise, New York/Rome. © DHC/ART Fondation pour l’art contemporain, Photo: Richard-Max Tremblay.

Dans plusieurs cas, l’œuvre n’est pas montrée qu'une seule fois, mais parfois deux ou trois de manière différente. Dans le cas de Hisser, ce n’est pas l’œuvre elle-même, mais plutôt la présentation qui change. Alors qu’au deuxième étage du bâtiment 451, l’écran est étonnamment petit et placé tout près du sol – de sorte que l'on est poussé à s'asseoir pour avoir un meilleur point de vue de l’œuvre – au quatrième étage, Hisser est projeté sur un très grand écran, rappelant davantage la salle de cinéma. Ces changements dans la mise en espace influent sur nos perceptions et nos habitudes de visionnement. En ce qui concerne Ribbons, une oeuvre en trois canaux avec son multicanal exposée au bâtiment 465, l’artiste a produit trois versions différentes pour chaque écran. Puisque les projections sont ainsi agencées qu'il est impossible de les apercevoir en entrant dans la salle, il faut traverser la pièce labyrinthique avant de voir les images liées à la bande sonore. On est frappé d'un effet de surprise alors que se révèle un homme à l’apparence de voyou chantant avec une voix de velours des airs de la Passion selon saint Matthieu de Bach. Accolé aux parois de la salle, peu de place étant réservée entre le mur et l’écran, on est confronté de près au personnage surprenant qui entonne sa complainte. La mise en espace dans la salle voisine, où figure Safe Conduct, est non moins anodine. Les trois écrans placés en hauteur évoquent à la fois les moniteurs d’aéroport et les caméras de surveillance; s’inspirant directement du contenu de l’œuvre.

Vue d’exposition, Ed Atkins: Modern Piano Music, 2017, DHC/ART. Ed Atkins, Ribbons, 2014. Avec l’aimable permission de l’artiste et de la Gavin Brown’s enterprise, New York/Rome. © DHC/ART Fondation pour l’art contemporain, Photo: Richard-Max Tremblay.

Vue d’exposition, Ed Atkins: Modern Piano Music, 2017, DHC/ART. Ed Atkins, Ribbons, 2014. Avec l’aimable permission de l’artiste et de la Gavin Brown’s enterprise, New York/Rome. © DHC/ART Fondation pour l’art contemporain, Photo: Richard-Max Tremblay.

DJ des temps modernes

Nonobstant ses prouesses techniques et ses androïdes, l'exposition d'Ed Atkins examine, tout compte fait, la communauté humaine, ses sensibilités et ses vulnérabilités actuelles. Tomber dans un dualisme serait toutefois se méprendre, à mon avis, sur le «message sous-jacent» du travail de l’artiste. Si Atkins sonde à la fois les sujets de la technologie et des êtres humains, ce n’est pas pour les placer aux antipodes, mais pour souligner leur communion qui se fait de plus en plus sentir aujourd’hui. Certain.e.s peuvent y voir une tyrannie, d’autres une liberté, mais l'artiste ne pose pas de jugement clair. Il ne fait que soulever des interrogations déjà présentes, dévoilant ainsi la trame de nos angoisses des temps modernes.

Ed Atkins, Modern Piano Music, jusqu'au 3 septembre 2017. DHC/ART, Fondation pour l'art contemporain, 451 et 465, rue Saint-Jean, Montréal.

How to cite
Tronca, Lisa. 28 août 2017. “Concerto pour clavier: l’œuvre retentissante d’Ed Atkins”. In Laboratoire NT2's Delinears. Available online: Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/en/delineaires/concerto-pour-clavier-loeuvre-retentissante-ded-atkins>. Accessed on November 21, 2017.