La littérarité du code informatique

TRANS.MISSION [A. DIALOGUE]
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Pour le numéro d’automne 2013 de la revue de littérature hypermédiatique en ligne bleuOrange, j’ai eu l’occasion de traduire l’œuvre TRANS.MISSION [A. Dialogue] de J. R. Carpenter. Créé en 2011, TRANS.MISSION [A. Dialogue] est un récit généré par un programme informatique, un fichier JavaScript écrit en HTML 5.

La littérature électronique a mal à se définir. D'un côté, elle peut emprunter les traits esthétiques de la littérature traditionnelle, celle du livre ou de l’imprimé; de l’autre, tout en imitant les caractéristiques formelles du langage littéraire, elle peut s’énoncer à partir d’un langage qui lui est complètement étranger, le code informatique. Ainsi, la traduction d’une œuvre hypermédiatique renvoie à des opérations de signification et de manipulation de l’information étrangères à la traduction littéraire classique. Les procédés ne sont pas les mêmes et les codes qui y interviennent impliquent des connaissances qui dépassent celles des langues de traduction et du langage littéraire; elles doivent comprendre les outils technologiques utilisés par le médium de diffusion. La maitrise des codes informatiques et bien souvent la connaissance du langage cinématographique deviennent essentiels à la traduction. Comme l’objet est nécessairement hybride – et fréquemment plurimédiatique –, la traduction se complexifie et se réalise entre les différents langages: c’est un dialogue tissé des codes.

Les œuvres hypermédiatiques forcent la question de la littérarité du texte électronique. Comment arriver à articuler ou à situer le caractère littéraire d’une œuvre lorsqu’à la fois son médium de diffusion et son langage sont étrangers au littéraire? Où se situe le littéraire du texte électronique dans une œuvre comme TRANS.MISSION? Si la littérarité ne se situe ni dans la langue, ni dans le texte, ni dans le code, ni dans les lignes d’instruction, peut-être est-elle à la rencontre de tous ces éléments? Dans le renvoi du signe à son objet? Les procédés de traduction imposent une décomposition du texte original qui, sous la fragmentation, révèle sa fragilité: en appelant une recomposition, les éléments signifiants exposent la complémentarité et l’échange entre les codes littéraire et informatique dans le déploiement de la littérarité au sein de l’œuvre.

TRANS.MISSION [A.Dialogue] est formulé autour d’un imaginaire maritime et se présente comme une conversation entre les rives est et ouest de l’océan Atlantique. On y exploite, sur le plan figuratif, la particularité des réseaux de communications transatlantiques. Le projet articule de nombreuses variables contenues dans une suite d’algorithmes qui se déploient à partir de l’exécution du programme informatique. Sur l’écran ne s’affichera que le résultat de la performance d’une seule des versions possibles prévues par le programme. Le texte se rafraichit automatique toutes les minutes, de sorte que la version d’abord proposée à l’usager fuira avant la fin de sa lecture. L’usager sera donc forcé de reprendre le fil depuis un nouveau texte, de sorte que chacune des actualisations de l’œuvre paraitra toujours nouvelle, et même unique, sans pour autant se détacher des textes antérieurs ou ultérieurs. Ces textes fonctionnent ensemble, et ce mouvement, cette vague, génère l’apparition de figures et l’émergence du sens. Ce facteur de variabilité est central au projet: il met en tension trois éléments signifiants, soit le langage littéraire, le langage informatique et le plan sémantique.

Comme le précise Carpenter,

TRANS.

A prefix meaning across, beyond, through. A prefix used in combination with an element of origin: transatlantic. A prefix implying a state of change: transmit, transfer, transfix, transport. A prefix implying poetry: transverse. From the Latin versus: literally, a turning, to turn. Every verse has a re-verse. In Greek verse, Strophe sets out from east to west across the stage. Antistrophe replies from west to east. Neither voice is either in place. Both are calling across, beyond through.

MISSION.

A group or committee of persons sent to a foreign country to provide assistance, conduct negotiations, establish relations, initiate communications, build fortifications or any other way forge something familiar somewhere strange. The business with which such a group is charged. An operational task, designed to carry out the goals of a specific program. A computer program, for instance. From the Latin missio: a sending off, to send. On a mission.

DIALOGUE.

A conversation between two or more persons. A literary work in the form of a conversation: a dialogue of Plato. From the Greek dialogos: dia-, meaning: across + logos, meaning: a word, saying, speech, discourse, thought, proportion, ratio, or reckoning. Akin to légein: to choose, gather, recount, tell, or speak. (2011, TRANS.MISSION [A.Dialogue]: Artist Statement)

TRANS.MISSION [A. Dialogue], c’est une narration qui voyage sur l’océan. C’est l’envoi d’un message qui traverse la mer et l’attente d’une réponse sur les côtes maritimes. C’est un dialogue sans ancrage temporel fixe ou déterminé – l’enjeu se situe davantage dans le déploiement d’un imaginaire propre aux transmissions outremer que dans la définition d’une période historique ou d’un événement précis. Nécessairement, le texte renvoie aux premiers voyages européens en Amérique, à l’époque des grands explorateurs. Certains noms de lieux sont anciens ou encore l’association entre des mots comme «marin», «voyageur», «capitaine», «faim», «lettre», «Île Ste-Croix», «Port-Royal», «La nouvelle terre», y réfèrent forcément. Mais les enjeux posés par les technologies de communication anciennes font écho aux enjeux des technologies d’aujourd’hui, aussi ramenées dans le texte avec des termes comme «réseau», «programme», «données». Les particularités des dispositifs techniques, comme les interférences et les échecs de transmission, ont marqué des générations de migrations transatlantiques et témoignent des réalités propres aux outils de communication, indépendamment de l’époque dans laquelle ils s’inscrivent. Entre l’incommunicabilité, l’atemporalité et l’asynchronicité se crée un dialogue exposant les particularités d’un imaginaire de la technologie qui révèle les spécificités du langage littéraire contenu dans le code informatique.

L’œuvre est une construction mécanique, un programme informatique qui lie des mots à une structure qui lui serait autrement étrangère. La sémantique et la syntaxe n’appartiennent plus au langage littéraire, mais à celui du code informatique, à celui de l’outil de transmission avant même la langue. L’usager est confronté à un sentiment d’infamiliarité: les langages, c’est-à-dire le littéraire et le code, sont fusionnés, laissant planer sur le récit une sorte d’étrangeté sémantique. Bien que, grammaticalement, le texte soit cohérent et que, sémantiquement, on en saisisse le propos, l’agencement automatisé des termes provoque une rupture du familier, quelque chose de technique et de fragmenté, qui est propre à la mécanique de sa composition et qui appartient à l’univers évoqué par le texte.

Lorsqu’il est question de la traduction d’une œuvre semblable, il ne s’agit plus uniquement de traduire la langue, mais aussi d’adapter le langage et de redonner au texte son étrangeté d’origine tout en conservant son intelligibilité. Dans le cas de la traduction d’une œuvre de littérature électronique, le nombre d’éléments en jeu dans le processus de traduction se décuple selon la complexité de la programmation. S’il est question d’un texte simplement retransmis sur l’interface, comme ce que l’on voit dans les journaux électroniques, le problème de l’adaptation du code ne se pose que dans la mesure où celui-ci en génèrera l’affichage; la traduction sera donc ultimement très près de l’original. Dans TRANS.MISSION, le médium, la matière du récit ne peut être délaissée: il faut l’adapter. L’œuvre est d’abord écrite en HTML 5 avant même d’être composée en anglais ou en français.

En allant voir du côté du code, on remarque que l’œuvre se construit à partir d’une liste de variables qui sont appelées par des algorithmes, par des formules qui génèreront l’affichage du texte. Bien qu’il soit automatisé, on constate déjà un premier processus de traduction, celui du code vers sa visualisation ou son actualisation.

Prenons les premières lignes du texte:

Si on regarde de plus près la dernière phrase, on remarque que nombre de variables sont contenues dans le code. L’une des variables, «landscape», contient plusieurs termes ou encore isotopies dérivés du thème d’un paysage maritime. Elle est actualisée par un appel dans la formule qui sélectionnera aléatoirement un terme de la variable:

Et on aura comme résultat l’une des versions possibles du texte écrit en HTML5:

Lorsqu’il est question de traduire une œuvre hypermédiatique, les enjeux ne se situent pas seulement au niveau de la langue. La langue française n’est évidemment pas soumise aux mêmes règles de syntaxe et de grammaire que l’anglais, et bien que la plupart des termes aient un équivalent dans les deux langues, certains aspects de la langue demeurent intraduisibles, ou du moins de manière littérale. En rajoutant aux enjeux de langues ceux du langage informatique, donc de cette matière qui est intrinsèquement liée au sens et aux opérations de signification dans l’œuvre, le défi commence à être intéressant. Comme le précise James S. Holmes:

A root problem of all translation is the fact that the semantic field of a word, the entire complex network of meanings it signifies, never matches exactly the semantic field of any word in any other language. It is primarily for this reason that, on the ideal level, all translation is distortion, and all translators are traitors. (1988: 9)

La traduction de TRANS.MISSION [A.Dialogue] a forcé une prise de décision dont la subjectivité relevait autant de l’interprétation de l’œuvre originale que de la manipulation des outils informatiques, mais aussi des contraintes imposées par la langue. Bien qu’il s’agissait, avec l’accord de l’artiste, d’une adaptation plutôt que d’une traduction, la volonté de fidélité à l’œuvre originale était très forte, quoique souvent impraticable. Il s’agissait de traduire à la fois la langue, mais aussi (voire surtout) de manipuler le code informatique afin de reproduire le caractère littéraire du texte original. Il était nécessaire de pousser l’adaptation jusque dans les lignes de commandes du code source, ce qui dédoublait en quelque sorte la distance entre le texte original et la traduction.

Il a donc été essentiel à un moment de choisir un clan: celui de la sémantique de la langue à proprement parler, ou celui du langage littéraire tel que contenu dans le code informatique. Après avoir étudié les opérations de signification de TRANS.MISSION, le code s’est imposé. Il est le garant de la structure, de la vague, du mouvement. Il est celui qui porte la littérarité du texte, il est celui qui crée la poésie. Le mouvement, la vague ou encore l’imaginaire déployé dans le langage littéraire est rendu en partie grâce au principe de variabilité qui advient grâce aux fonctionnalités du langage informatique dans l’œuvre. Les variables sont comprises par les lignes de commande et sont appelées à différents passages du texte pour marquer sémantiquement le rythme de lecture.

Prenons en exemple ces mêmes premières lignes. Le code original appelait dans l’ordre les variables «season» et «weather», auxquelles s’ajoutaient les mots fixes «on the», suivies de la variable «water» et du point, fixe. Ensuite, les variables «distant» et «landscape» – laquelle était mise au pluriel, avec un «s» fixe –, suivies d’un verbe et d’un complément.

Évidemment, si j’avais uniquement traduit les variables et les termes fixes, on aurait eu quelque chose ressemblant à un mauvais film colonialiste: «Hiver brise sur la mer. Lointains terres pour leurrer nous.» Il est évident qu’il fallait rajouter des prépositions et réajuster la syntaxe: «Brise d’hiver sur la mer. Les terres lointaines nous leurrent.» Mais encore, cette phrase ne fonctionnait que dans la mesure où les variables «landscape» et «distant» étaient restreintes à un genre féminin, afin de pouvoir faire l’accord juste des adjectifs, peu importe les associations générées par le script. Cette contrainte dans l’écriture, qui n’existait pas dans la version originale, a eu plusieurs répercussions sur le texte traduit. Par exemple, comme aucun équivalent féminin n’a été trouvé pour le terme «horizon», celui-ci a disparu du texte; même l’expression «ligne d’horizon» ne pouvait être employée, puisqu’il était impossible d’en modifier le nombre de manière automatique lorsque nécessaire. Comme plusieurs des variables du texte sont appelées à différents passages, dans des conditions grammaticales et syntaxiques différentes, le sens des variables est modulé par leur contexte d’énonciation. Chacune des variables contient environ une douzaine de termes qui pouvaient, dans le texte d’origine, différer en genre et en nombre, puisque la langue anglaise permet cette flexibilité: les adjectifs ne s’accordent pas et les verbes se déclinent de manière plus systématique, sans nécessairement changer de terminaison selon le mode employé. Dans un passage, il pouvait s’agir d’un voyageur, comme de plusieurs. Il pouvait même s’agir d’une voyageuse, puisque l’adjectif qui précédait le terme et le verbe qui l’accompagnait avaient la possibilité de demeurer invariables. En français, les verbes d’une phrase interrogative sont marqués d’une inversion du sujet, ce qui devenait impossible à traduire sans modifier l’ensemble des variables et des algorithmes lorsque le verbe était rappelé dans une autre section du texte à l’intérieur d’une phrase affirmative. Tout en cherchant à rapprocher le plus possible la traduction des subtilités du discours original, il a été nécessaire de tronquer sémantiquement les termes des variables, de sorte que certains mots ont complètement disparu, et certaines phrases ont perdu de leurs nuances lorsque confrontées aux autres versions possibles ou aux variations du texte. Malgré tout, ce qui importait en quelque sorte était que le mouvement, que la redondance et que le retour des variables soient préservés. Cette vague qui portait les messages, celle du mouvement automatique de l’exécution du programme, est restée. Dans le cas contraire, les variables n’auraient été rappelées que très rarement, ce qui aurait brisé le rythme et la particularité de l’œuvre originale. L’étrangeté et l’infamiliarité provoquées par la fusion du littéraire et de l’informatique témoignent de l’importance de la rencontre et de l’échange entre les langages dans l’émergence du sens: en modifiant une seule des composantes comme la langue, les autres s’en trouvent directement affectées et ne peuvent être ignorées.

En quelque sorte, la traduction des œuvres de littérature électronique réitère les enjeux et les tensions du médium. Les forces et les difficultés qui résultent de l’échange entre les pratiques y sont mises en évidence, de même que l’importance de la question de la littérarité du texte. Autant que les œuvres qui la définissent, la littérature électronique dégage son sens par le déploiement de figures, dans un espace virtuel: l’espace de la signification et de l’interprétation du texte se situe à la rencontre des éléments signifiants, qu’ils soient littéraires ou informatiques. Les figures qui se dégagent d’œuvres comme TRANS.MISSION [A.Dialogue] sont d’autant plus importantes qu’elles participent à l’imaginaire spécifique aux hypermédias. Dans l’œuvre de Carpenter, on décrit autant une mer qu’un flux: c’est à la fois la vague évoquée dans le contenu et dans le thème de l’œuvre que celle de la lecture qui se fracasse à chacune des mises à jour, ou encore celle de son principe de fonctionnement même, à savoir le mouvement de la signification qui opérationnalise la littérarité du code informatique.

How to cite
Savoie, Ariane. 2014. “La littérarité du code informatique”. In Traduire l’hypermédia / l’hypermédia et le traduire. Laboratoire NT2's e-Journal, No.7. Available online: Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/en/cahiers-virtuels/article/la-litterarite-du-code-informatique>. Accessed on November 23, 2017.